Les geôliers de la culture

J’irai, entre le 19 et le 24 novembre, faire une visite de courtoisie au Salon du Livre.  Un must, avec le beaujolais nouveau et les feuilles mortes, pour compléter le triptyque de novembre.  Mais je ne boirai qu’une bouteille de beaujolais nouveau et je n’achèterai sans doute pas un livre au Salon. Il y a des vins que je préfère… et il y a de meilleures façons de lire.

Et de meilleures façons d’écrire…  J’ai écrit quelques bouquins. J’ai été deux fois exposant au Salon. Ambiance du tonnerre, conversations de haute voltige, clins d’œil complices et œillades assassines.  Un petit plaisir qu’on peut se permettre, quand on écrit en dilettante…mais une étape superflue si on croit qu’on a quelque chose à dire et qu’on veut ÊTRE LU… Le livre n’est plus le bon véhicule pour la pensée.

Exemple ?  J’ai publié en 1991 un petit bouquin,  « Monde ordinaire, c’est a ton tour » qui a reçu une excellent accueil des médias.  Un ami journaliste – le regretté Jacques Giroux – m’avait fait une promotion d’enfer et 49 médias m’ont couvert, sans une seule note discordante, incluant un article trois-colonnes dans La Presse, une demi-page dans le Journal de Montréal, etc.   Succès ?  Pas vraiment…

J’ai écoulé 1 200 exemplaires de ce bouquins, dont j’ai donné environ la moitié et vendu le reste en opérations commandos de séances de signature, en librairies et au Salon du livre.  Bien peu de résultats pour beaucoup d’efforts.  Et ce n’est pas une malchance, c’est le sort qui attend presque tous les auteurs de presque tous les bouquins publiés au Québec, à la notable exception du matériel scolaire.  On peut vivre de la télévision ou du cinéma, mais sont-ils 20 a vivre au Québec du métier d’écrivain au sens strict ?  

Pourquoi si peu ?  Parce que l’a littérature est tenue en otage et que la population ne veut pas payer la rançon. La population est parfaitement consciente que ce n’est pas le prix de la création culturelle qu’on veut lui faire payer, mais le prix de l’accès à la culture, comme le proprio qui interdit l’accès a la rivière où l’eau est surabondante pour en tirer une rente. 

Vendre un livre, c’est en demander 30 ou 40 dollars. Combien de gens payeront ce prix pour un livre qui parle d’idées ?  1 000 – c’est prouvé – mais, en y mettant des efforts inouis, disons généreusement 3 000. Or, du prix de ce bouquin qu’il lui aura fallu un an pour écrire, l’auteur touchera environ 3 dollars.   Est-ce qu’on croit favoriser la culture, quand un auteur touchera 9 000 dollars pour un an de création ?

Alors  ceux qui écrivent ne sont qu’une petite minorité de ceux qui auraient quelque chose à dire  et la population lit bien peu. Le livre est trop cher, parce que trop de gens gravitent autour de la culture pour s’en nourrir en lieu et place du créateur lui-même.   Sont-ils VRAIMENT indispensables ?

Un livre est une admirable petite chose qu’on peut aimer avec passion et qui a eu un grand passé; mais il n’est que l’enveloppe charnelle des idées qu’il contient…  L’idée, qui est son âme, peut vivre hors de ce corps qu’est le livre.  Pendant que les pages jaunissent, les idées qui l’ont habité peuvent être là pour l’éternité… 

Éternelles et bien faciles à saisir.  Déçu de mes 1 200 exemplaires-papier, j’ai été consolé depuis 10 ans par 700 000 visites sur mon site Internet. Le livre « Monde ordinaire, c’est a ton tour » n’en est qu’un des éléments, mais a tout de même été déchargé plus de 10 000 fois…

Ce livre a été lu et apprécié.  Il m’a valu des centaines de commentaires.  J’ai depuis mis trois (3) autres bouquins en ligne, qu’on peut décharger ici même et qui le sont d’ailleurs chacun, plusieurs fois par jours.  J’ai eu un  succès au moins d’estime, pour ces livres que n’auront jamais touchés un éditeur ni un libraire.  Sauf Serge-André Guay, bien sûr. (Voyez son texte dans la colonne des invités)

Evidemment, ces livres sont lus parce que je n’en demande pas 40 dollars, le lecteur n’a qu’à les prendre. Mais le juste prix n’en est peut-être pas rien du tout. Supposons tous les manuscrits de tous les auteurs sur un site de l’État. On les déchargerait pour le prix qu’en demande l’auteur, normalement  002 à 02 cents du mot, donc deux (2) dollars pour un livre de littérature légère de 100 000 mots,  quatre (4) dollars pour une plaquette de 20 000 mots d’une littérature  haut-de-gamme.

Du premier il se vendra  50 000, 100 000 exemplaires ou plus et du second, a ce prix, peut-être  5 ou 10 000. Ce ne serait pas  la richesse pour tous, mais ce serait l’aisance pour tant de créateurs que la culture en serait libérée. 

553 ans après Gutenberg, on permettrait que son âme sorte du corps de l’écrit, sans avoir à payer la rançon à ses geôliers.  Ses geôliers que sont justement  tous ces cultivateurs du papier dont ce Salon du Livre annuel est la grande fête des moissons.

On se plaint que les jeunes ne lisent pas. Si on veut qu’ils le fassent, il faut tromper la vigilance de ceux qui veulent garder la pensée dans son écrin et qui font tout pour que l’âme ne sorte pas du corps momifié. J’aimerais bien qu’on renomme la Rue St-Urbain « Avenue Henri-Tranquille » et qu’on y mette une plaque commémorative en l’honneur des libraires de naguère…  Puis qu’on libère la culture et qu’on laisse le temps suivre son cours.

Pierre JC Allard

 http://nouvellesociete.wordpress.com/2008/03/10/12-la-culture-a-la-carte/

 http://nouvellesociete.org/703.html

 

7 Commentaires

Classé dans Actualité, Pierre JC Allard

7 réponses à “Les geôliers de la culture

  1. Ceci me fait penser au modèle fini du secteur de la distribution de la musique qui vit une crise terminale. Plusieurs groupes de musique et musiciens se sont rendu compte qu’ils pouvaient vendre leur musique directement aux public sans passer par les distributeurs. Ils se sont mis à offrir leur nouveaux albums sur Internet gratuitement en demandant aux fans de donner ce qu’ils voulaient pour les albums.
    À la grande surprise de tous, ils ont vendu autant sinon plus d’albums et on rares étaient ceux qui ont pris sans payer. Les musiciens ont fait autant d’argent et reconnaissent que les tournées sont leur meilleure source de rentrée d’argent. De toute façon, au lieu d’être sous contrat et esclave d’une maison de production et recevoir qu’une risée en redevances, ils préfèrent rendre leur fans heureux en leur donnant leur musique sur Internet gratuitement et les fans sont contents d’être si bien traités qu’ils préfèrent payer pour encourager directement les artistes.

    Pour ce qui est des livres, la révolution Internet ne les épargnera pas. On ne peut résister à cette évolution, il faut savoir en tirer parti et évoluer. La libération du savoir est bénéfique pour l’humanité entière. Que les meilleures idées prévalent. Les auteurs des livres qui aideront le mieux l’humanité à grandir seront mieux rémunérés à faire des lectures et en laissant les gens télécharger leur ouvrage pour une petite somme d’argent mais qui va en entier dans les poches des auteurs, quitte à même accepter de les télécharger gratuitement et les copier pour en donner à d’autres amis et famille.

  2. Avec un système simple de paiement tel Paypal et un lecteur de livre électronique enfin assez évolué pour reproduire la sensation de lire un livre papier (nous y sommes, en fait), les auteurs pourront vendre directement leur livre ou se regrouper en coopératives de vente, ce qui réduira considérablement les autres frais, et donc leur permettra de vendre à bon compte tout en tirant de bons revenus. Même les petites maisons d’édition pourraient en profiter. J’avais suggéré à Écosociété de vendre au format électronique, mais on m’a répondu que l’on en était pas encore là, il y a de cela plus d’un an… Ils n’en sont toujours pas là !!!

  3. @ François M & Michel Monette:

    OUI et OUI. Il suffit de répandre la Bonne Nouvelle que la culture s’est réincarnée. Pour la mise a la retraite en bon ordre et sans effusion de sang des intermédaires inutiles, voir le lien

    http://nouvellesociete.org/703.html

    PJCA

  4. Redge

    @François M: ça me fait penser au groupe Nine Inch Nails et leur album The Slip, offert totalement gratuitement sur internet. Comme tu l’as mentionné, ils font leur argent avec les shows.

    @Pierre JC Allard: le site de la Nouvelle Société (et le blogue) est une vrai mine d’or. Le hic, c’est que c’est tellement (trop?) bien écrit, qu’une bonne part de lecteur potentiel sont éliminés. Ce n’est pas tout le monde qui possède la même culture et la même éducation. Si vous simplifiez certain textes et que vous changez un peu l’apparence du site, je crois que vous auriez encore plus de visiteur. Vous pouvez m’envoyez un couriel pour plus de précision si vous voulez.

  5. @ Redge: Merci pour votre commentaire. Je suis tout ouvert aux recommandations. Mon courriel est pjca@iname.com

    PJCA

  6. Bonjour,

    Vous avez tous raison. Cependant, il faut prendre en considération que la plupart des auteurs québécois connaissent très peu les nouvelles technologies, y compris leur propre ordinateur, l’Internet, les sites web et l’édition numérique. C’est à ce stade que la Fondation littéraire Fleur de Lys intervient avec succès depuis 5 ans déjà. Évidemment, contrairement aux éditeurs traditionnels, notre maison d’édition en ligne n’a pas droit à aucune aide gouvernementale. Les gouvernements du Québec et du Canada ne reconnaissent pas l’éditeur en ligne comme un «vrai» éditeur. En fait, la loi québécoise sur le développement des entreprises dans le domaine du livre accorde le titre «Éditeur» uniquement à ceux dont la production est distribuée dans les libraires traditionnelles, ce qui n’est généralement pas le cas de l’éditeur en ligne qui, plus souvent qu’autrement, offre ses production dans sa propre librairie en ligne. Bref, toute l’aide gouvernementale québécoise et canadienne est réservée à la chaîne traditionnelle du livre.

    Notre fondation sans but lucratif est donc entièrement bénévole et se voit ainsi dans l’obligation de solliciter une contribution de l’auteur pour éditer son œuvre, ce qui ne serait pas le cas avec une aide gouvernementale.

    Il en va de même des médias dont l’attention est réservée uniquement aux livres en librairies traditionnelles. La population québécoise est sans doute des plus mal informée au sujet du nouveau monde du livre, contrairement à ce qui se se passe en France et dans plusieurs autres pays europées tout comme aux USA. Ici, la presse se demande encore si un livre sur Internet est un livre.

    Cette année au Salon du livre de Montréal qui, soit dit en passant ne reconnaît pas lui non plus un éditeur en ligne comme un vrai éditeur, je vais protester, lors de la cérémonie officielle d’ouverture à 18h.00 ce soir sur la Grande Place. Ensuite, je vais participer activement au débat sur les enjeux de l’édition numérique et du livre électronique qui aura lieu à la Grande Place du Salon du livre le samedi 22 novembre à 17 heures.

    Venez participer en grand nombre à ce débat pour faire tomber les préjugés que nous y entendrons.

    À lire : ma lettre ouverte à Hervé Ficher :
    http://manuscritdepot.com/internet-litteraire/actualite.180.htm

  7. @ Serge-André Guay: Je crois que vous prêchez ici à des convertis. Nous sommes tous d’accord pour dire haut et fort qu’il vaudrait mieux préparer l’avenir que promouvoir la natalité chez les dinosaures.

    PJCA

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