SIDA de civilisation – les arts (4 de 6)

Yan Barcelo – 10 juillet 2009

En renversant simplement tous les termes-clés qui définissaient les arts traditionnels, on obtient l’essentiel de l’esthétique de l’art contemporain. Ainsi, aux termes de beauté, d’harmonie, de joie, de courage, d’allégresse, il suffit de substituer les termes d’illusion de la beauté, de dissonance, de désespoir, de cynisme.

Le livre de Theodor Andorno, Philosophie de la nouvelle musique, paru en 1948, constitue un moment charnière de cette évolution des arts, Adorno se faisant le penseur d’un phénomène culturel qui avait cours déjà depuis plus de 50 ans. Stigmatisant le stalinisme et le fascisme pour leur promotion de tout ce qui n’était pas « art des masses » ou « art populaire », il a pris parti pour les « modernes » et leurs constructions élitistes de langages atonaux. Cette dichotomie existait déjà avant Adorno et divisait les milieux artistiques. Toutefois, des compositeurs comme George Gerswin, Kurt Weill et Aaron Copland avaient tenté de la résoudre en créant des œuvres sérieuses qui auraient en même temps un attrait « populaire », renouant ainsi avec une tradition qui remontait aux troubadours médiévaux et à Bach.

Mais Adorno a scellé idéologiquement la dichotomie en dévalorisant et méprisant tout ce qui prétendait être « populaire », comme étant un syndrome de soumission à l’autorité (i.e. fascisme, capitalisme et bolchévisme et leurs manipulations des citoyens par le biais d’une culture de masse) et en valorisant les œuvres des modernes à titre de résistance à l’autorité et de quête de vérité.  Selon Adorno, la musique atonale était un produit corrosif nécessaire à l’endroit des classes moyennes dont les sensibilités sont définies commercialement.

Voici un passage éloquent d’Adorno : « (La nouvelle musique) prend sur elle toute la noirceur et la culpabilité du monde. Son bonheur tient tout entier dans la perception de la misère, toute sa beauté tient à sa réjection des illusions de la beauté. »

En quelques mots, on trouve l’essentiel de l’agenda de l’art contemporain et son parti-pris de choquer et de brutaliser les sensibilités « petits-bourgeois ». En musique, on a privilégié uniquement le bruit, la dissonance puis, de plus en plus, le vacarme pur et simple. En littérature, tout en préservant le langage commun, on a mis à l’honneur des thèmes déliquescents de la contrefaçon, du mensonge, de l’absurde. En arts visuels, on a désarticulé de plus en plus la réalité pour en arriver aujourd’hui à des productions qui privilégient franchement la laideur, pour ne pas dire l’horreur.

En est-il ainsi de tout l’art contemporain? Certainement pas. Certains artistes ont continué d’adhérer à l’idéal classique de la beauté, mais en ayant recours à des outils atonaux ou abstraits de la contemporanéité. Le résultat est souvent contradictoire (un peu comme si quelqu’un nous témoignait de son amour en nous assénant des coups au visage), mais parfois l’appel de la beauté transpire quand même. C’est le cas, par exemple, des œuvres d’un Zao Wou-ki dont les vastes taches de couleur, qui évoquent la tradition picturale chinoise, constituent une sorte d’hyper-impressionnisme.

Un autre pilier fondamental de l’art contemporain – absent de la citation d’Adorno ci-haut – est l’originalité. Certes, c’est une valeur… valable. Après tout, on ne se souviendrait pas de Bach et de Michel-Ange si leur originalité ne leur permettait pas de se distinguer dans le lot des artistes de leurs époques respectives. Mais il est trompeur de parler ici d’originalité. Le terme « unicité » est plus approprié. En fait, il est difficile de trouver créateur moins original que Bach. Dans son temps, on le considérait comme un représentant réactionnaire de la vieille école de la polyphonie. Les « originaux » de son époque – ses fils notamment – délaissaient résolument les formes contrapuntiques pour épouser les nouvelles approches harmoniques. Pourtant, malgré ce manque d’originalité, aucun créateur n’est aussi unique que Bach.

Aux antipodes, on trouve Beethoven. Quand il a livré au monde sa Sonate à la lune et sa 3e symphonie, l’Héroïque, on n’avait jamais rien entendu de tel. Son originalité était éclatante. Mais cet effet d’originalité s’est vite dissipé. Dix ans après la mort de ce génie, on n’avait plus rien à cirer de son « originalité ». Mais son unicité lui assure une présence pour toujours au sommet du panthéon artistique.

Ce             qui ressort de cette course à l’originalité à tous prix de la scène contemporaine des arts, c’est plutôt une volonté d’être original. Ce qui est très différent – et plutôt désagréable. Certes, certains réussissent à se détacher, mais c’est au prix d’une empilade d’éléments de plus en plus rébarbatifs et repoussants, comme l’accumulation de sons inaudibles ou de formes accablantes, qui les enferment de plus en plus dans un solipsisme et une incommunicabilité desséchants, pour ne pas dire autistiques.

Il est d’ailleurs ironique de constater que cette originalité à tous prix est un impératif qui provient du monde de la commercialité – que ces artistes méprisent tant. Dans l’économie de marché, il est absolument requis de mettre en marché le nouvau Tide ou la nouvelle pâte dentifrice, question de préserver sa part de marché ou d’en acquérir une nouvelle. Dans le monde artistique, une telle course à la nouveauté est risible.

Faut-il conclure de ce qui précède que n’ont de valeur que la conformité et le simple copier-coller des œuvres du passé? Ne soyons pas absurdes. L’unicité du grand artiste demeure une valeur cardinale. Mais cette unicité, cette capacité à devenir de plus en plus ce qu’on est, n’est guère encouragée par ce conformisme de l’originalité à tous prix qui prévaut et qui agit plutôt comme un frein. Comme aimait à le dire un de mes professeurs de théâtre : « La personnalité qu’on veut avoir gâte celle qu’on a ».

(Note aux lecteurs de cette chronique : je serai absent pour les trois prochaines semaines et ne pourrai répondre avant le 27 juillet aux commentaires de ceux qui voudront bien en faire. Je vous remercie de votre intérêt. – Yan Barcelo)

3 Commentaires

Classé dans Actualité, Yan Barcelo

3 réponses à “SIDA de civilisation – les arts (4 de 6)

  1. Intéressant texte qui contraste avec bien d’autres sur ce site.

    Unicité et originalité. Deux concepts dont la démarcation peut par contre être non aisée. Et bien entendu très subjective.

    Pour moi, le plus important n’est pas le « résultat » d’une œuvre — l’art qui m’intéresse est celui qui est personnel, qui traduit le vécu de l’artiste. C’est peut-être là qu’est l’unicité. C’est la psychologie derrière l’œuvre qui la rend intéressante. C’est pourquoi à mes yeux un étudiant en arts ou en création littéraire (qui recherche en général l’originalité) n’a pas plus de valeur artistique — bien qu’il peut maîtriser plusieurs techniques — qu’un artiste « autodidacte », qu’un Maïakovski par exemple (http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/maiakovski.html).

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