Archives quotidiennes : 26 juillet 2009

SIDA de civilisation – les arts (6 de 6)

Yan Barcelo – 10 juillet 2009

Pour le dire succinctement, l’art qui ne cherche pas la beauté et la vérité, plus encore la beauté de la vérité, n’est que simagrées, grimaces et gesticulations dérisoires.

Or, l’hyper-subjectivité dans laquelle s’est enlisée tout la mouvance de l’art contemporain au cours des 100 dernières années, constitue une destruction culturelle majeure pour notre civilisation. Elle est un symptôme de plus de notre SIDA de civilisation.

On en est venu à comprendre l’art uniquement comme expression de la subjectivité, en évacuant toute la part inter-subjective (ou objective) de beauté et de vérité qui doivent l’informer. On en est venu à croire que l’art n’est qu’une forme de défoulement, une éructation plus ou moins formalisée de fantasmes subjectifs. Et plus les artistes s’enfonçaient dans cette hyper-subjectivité maniaque, en coupant tous les liens avec les outils du langage commun, plus ils se drapaient dans un mépris hautain et autistique du « populaire », du « petit-bourgeois », bref de tout le monde et de tout public. On en est arrivé à une situation parfaitement cocasse où le formulateur d’un langage parfaitement hermétique et exclusif, que ce soit en peinture, en musique ou en littérature, en est venu à traiter de con le public qui n’entend rien à ce langage de l’incommunication et qui refuse d’applaudir à la merde que déverse sur lui ledit artiste.

Il résulte de tout cela une faille devenue insurmontable dans nos cultures. D’un côté, on trouve un art savant et sur-sophistiqué qui s’est coupé de ses sources métaphysiques de beauté et de vérité; de l’autre, un art populaire qui se complaît trop souvent dans la facilité, la sentimentalité, même la vulgarité. Dans toutes les sociétés traditionnelles, le supérieur veillait à communiquer avec l’inférieur et à l’instruire. Dans notre situation contemporaine, nos élites artistiques méprisent le populaire et ont coupé tous les ponts avec lui. Ce dernier le leur rend bien en les ignorant complètement. Le seul endroit où un certain courant passe encore entre les mondes transcendants de la beauté/vérité et les couches plus populaires est dans la salle de concert ou dans le musée où on donne à entendre ou à voir des œuvres d’artistes le plus souvent mort depuis plus de cent ans.

Or, tout le milieu de l’art sérieux est verrouillé par le terrorisme intellectuel qu’exerce la faction contemporaine. En musique, par exemple, les valeurs artistiques sont pensées selon les équations de Schoenberg, Boulez et Stockhausen, non pas celles de Gershwin, Copland et Orff. Et cette façon de penser s’est étendue dans toutes les institutions artistiques de la société, depuis les orchestres symphoniques (quand ils réservent une partie de concert à un compositeur vivant, c’est presque inévitablement un atonaliste) et les sociétés de diffusion (ceux qui ont du temps d’antenne parmi les compositeurs vivants sont les mêmes atonalistes), jusqu’au organismes subventionnaires (les jurys de pairs favorisent en premier lieu les copains atonalistes de la clique).

Il en résulte que tout le paysage est occupé par le même groupuscule contemporain. Les créateurs qui se réclament des langages communs des arts, que ce soit en musique, en peinture ou dans les autres disciplines, n’ont pas voix au chapitre et vivotent dans une sorte de no man’s land artistique. En musique, par exemple, c’est le cas de compositeurs de très grand calibre comme Antoine Ouellet et Rachelle Laurin. Pas pour eux la production de leurs œuvres dans les concerts symphoniques, pas pour eux non plus le temps d’antenne ni les subventions.

Si l’espace idéologique qu’occupe le cénacle de l’art contemporain était à l’image de son minuscule poids démographique, il n’y aurait pas lieu de faire une levée de boucliers comme l’a fait cette série de chroniques. En effet, le cénacle ésotérique contemporain retient l’attention d’à peine 5% des amateurs d’art qui, eux-mêmes, ne représentent pas même 5% de la population générale. C’est dire qu’au Québec, ils ne rassemblent pas même 25 000 adeptes, praticiens et amateurs. Il n’y a pas lieu d’empêcher ces gens de pratiquer leurs arts particuliers. Mais que ce groupuscule exerce l’influence démesurée qu’on lui connaît, cela n’a aucun sens. Et le plus dérisoire, c’est que cet impérialisme est en réalité un « académisme de la révolution perpétuelle », un académisme intolérant et empesé, entretenu par une toute petite coterie d’artistes petit-bourgeois, le plus souvent professeurs d’université, fort bien entretenus.

Comment briser cet impérialisme? Il y a un élément de solution fort simple, qui est mis de l’avant par Pierre JC Allard. Il suffit de ne plus subventionner les praticiens de l’art, mais les auditoires. Le niveau de subvention pourrait être établi selon une formule qui tiendrait compte des coûts de production d’un spectacle ou d’une exposition et du nombre de spectateurs que l’événement attire. Par ce simple déplacement du principe subventionnaire, on ferait en sorte que les artistes contemporains soient obligés comme tous les autres artistes populaires de gagner la faveur de leur public. Il serait intéressant de voir combien de temps durerait leur mépris snobinard de toute concession aux goûts du public.

Un tel principe abolirait la situation stupide, qui a prévalu tout au long du XXe siècle, d’organismes subventionnaires peuplés de juges sans oreilles et sans yeux. Autrefois, à l’époque des cours aristocratiques, les artistes étaient entretenus par des princes et des ducs qui avaient des oreilles et des yeux et qui faisaient valoir leurs goûts – pour le meilleur et pour le pire. L’intervention de « gouvernemaman » au cours du dernier siècle a court-circuité toute la relation entre les créateurs et leurs publics, leur donnant le privilège exorbitant de se financer en vase-clos. Pas étonnant qu’ils aient développé les attitudes d’adolescents capricieux et turbulents qu’on leur connaît.

En remettant une partie du pouvoir monétaire entre les mains du public des amateurs d’art, on redonnerait au monde de l’art sérieux les yeux et les oreilles qui lui manquent cruellement depuis plus de 100 ans. On verrait combien de temps survivraient au grand air et au soleil d’un public choisisseur les monstres de laboratoire concoctés par nos ésotéristes de l’art contemporain.

Est-ce que cela résoudrait tous les problèmes identifiés dans cette série de chroniques? Pas certain. Il resterait quand même à faire tout un travail philosophique de fond pour revoir et rétablir les fondements intellectuels du domaine des arts. Et il est très possible que le fait de remettre un plus grand pouvoir d’achat décisionnel au public pourrait simplement contribuer, dans nos sociétés hyper-mercantiles, à un abâtardissement accru du domaine des arts. Mais il reste que ce serait un vent de fraîcheur plus que bienvenu et, somme toute, compte tenu de la situation congestionnée qui prévaut, le jeu en vaudrait certainement la chandelle.

19 Commentaires

Classé dans Actualité, Yan Barcelo