De Victor Jara à Guantanamo : la même CIA (2)

rv_condor14Dans l’épisode précédent, l’annonce de la découverte des circonstances de la mort de Victor Jara, grâce aux aveux tardifs d’un de ses bourreaux, a ravivé les souvenirs des heures sombres du Chili de Pinochet, mort lui sans jamais avoir été jugé. L’histoire nous dit que son âme damnée, Manuel Contreras était le pilier de la répression sauvage qui a suivi l’avènement du dictateur et la mort de Salvador Allende. Contreras ne s’arrêtera pas en si bon chemin et exécutera bien après ce décès des anciens ministres du président chilien, aidé en cela par la CIA, et certains mercenaires recrutés dans des milieux ouvertement néo-fascistes. Car pour ceux qui en douteraient encore, le gouvernement de Pinochet n’avait rien à envier à celui d’un Mussolini. La CIA, dans les années soixante-dix, puisait allègrement dans ces milieux, pour recruter ses hommes de main. Portrait des liaisons dangereuses de l’organisme américain en Amérique du Sud, qui explique pourquoi aujourd’hui encore certains de ses actes sont entachés d’autant de violences faites aux individus… ou aux hommes d’état. Aujourd’hui encore, Manuel Contreras, homme en liberté, encourt toujours 289 années de prison pour divers assassinats, des sentences réclamées par des juges des pays dont les ressortissants ont été tués de ses mains.

Contreras était un militaire bien entraîné, au tir comme à plein d’autres choses. Il avait été formé à Fort Benning, aux Etats-Unis, dans la « fameuse » et sinistre « School of Americas », située en Virginie, et par où passeront tous les dictateurs des années 60 et 70 ou presque, notamment la junte Argentine de Jorge Rafael Videla et consorts. Contreras, interviewé un jour par la journaliste Marie-Dominique Robin, finira par avouer quels étaient ses formateurs : ce n’étaient pas seulement des américains. A Manaus, au Brésil, tous les deux mois, il faisait partie d’un contingent formé à la contre insurrection où figurait des français, au milieu des américains. Pas n’importe lequel de français : au milieu d’eux, un général borgne bien connu (non pas le borgne auquel vous pensez qui n’a jamais été général). Paul Aussaresses, « tortionnaire non repenti » (que Contreras affirme n’avoir jamais rencontré en personne) qui venait de mater dans les années 50 la rébellion algérienne en pratiquant la torture sous différentes formes, les plus connues étant la torture à l’électricité, dite « gégéne », manipulée par un major blond assez costaud qui perdra un jour l’usage de son œil dans une bagarre à Paris, ou la noyade, sous deux formes. Dans une baignoire classique, ou sous forme de « crevettes de Bigeard » du nom de son inventeur. Cela consistait à ficeler un algérien, de le laisser pendre sous un hélicoptère, et d’aller faire un tour en baie d’Alger, en faisant descendre plus ou moins l’hélicoptère à plusieurs reprises au dessus des flots. L’individu finissait le plus souvent noyé, ce qui évitait d’avoir à ramener son cadavre, largué en pleine mer, lesté parfois de gueuses de fonte ou d’un bloc de béton. On retrouvait son corps ou ce qu’il en restait des mois ou des années après, rejeté sur les plages algériennes. Appliquant ainsi à la lettre les consignes d’Aussaresses : « Selon le général américain John Johns, qui a bénéficié des enseignements d’Aussaresses à Fort Bragg (et actuel opposant à l’usage de la torture par l’administration Bush), celui-ci leur a expliqué que « dans la guerre révolutionnaire, l’ennemi c’est la population » ; « à quoi sert la torture », affirmant aussi qu’il fallait « exécuter » les victimes torturées. « Aussaresses faisait partie du 11e Choc, qui n’était autre que le bras armé du SDECE (et ancêtre de la DGSE), la CIA à la française en quelque sorte ». L’homme qui avait exécuté par pendaison Larbi Ben M’hidi, déclaré officiellement « suicidé », et l’avocat Ali Boumendjel, sans jamais avoir évoqué le moindre remords. Les argentins de Videla reprendront l’idée des crevettes de Bigeard lors de leurs « vols de la mort », pour assassiner leurs détenus, dans lesquels périront deux religieuses françaises, Léonie Duquet et Alice Domon. Le film Garage Olimpo retrace cette histoire de prisonniers jetés d’avion en pleine mer. Au Viet-Nam, les américains se sont débarrassés de corps de prisonniers de la même manière.

En 2004, un terrible reportage de la même Marie-Dominique Robin sur Contreras ira plus loin encore, accusant ouvertement le gouvernement français de l’époque de Giscard d’Estaing de collusion avec la junte chilienne de Pinochet. Selon Contreras, les policiers chiliens arrêtaient d’autant plus facilement les réfractaires au régime que s’il leur arrivait de prendre l’avion sous un faux nom pour se rendre au Chili, la DST française prévenait à chaque fois de leur présence à bord, ce qui revenait à les condamner, invariablement. « en 2003, des enquêtes journalistiques de l’hebdomadaire français Le Point et de la chaîne Canal+ ont alimenté la thèse d’une participation française aux opérations du Plan Condor sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing (1974-1981). Par la suite, l’Assemblée nationale a refusé les demandes de plusieurs députés de créer une mission d’information ou une commission d’enquête sur ce sujet. » En 2009, ça en est toujours au point mort. Quant à savoir pourquoi, il ne faudrait jamais oublier non plus que Giscard avait de solides liens avec l’extrême droite : durant toutes ses campagnes électorales, l’homme qui se chargeait du collage de ses affiches en qualité de directeur de campagne s’appelait Jean-Louis Tixier Vignancourt, qui avait comme second un dénommé Jean-Marie Le Pen ! Pinochet avait bien du sang français sur les mains : « LLa mort de Pinochet éteindra hélas l’action en justice française.

Contreras finira aussi par dire comment s’était passée la mise en place de l’Opération Condor, cette initiative américaine consistant à fédérer plusieurs états d’Amérique du Sud dans leur lutte contre le marxisme. En janvier et juillet 1975, en juillet et août 1976, Contreras se rendra ainsi trois fois de suite aux USA pour y prendre ses ordres, donnés par Vernon Walters, (le directeur de la Centrale Intelligence de 1972 à 1976) ou le sous directeur de la CIA. L’idée des américains était au départ de s’en prendre à des proches d’Allende, avant de s’en prendre à sa personne si besoin s’en faisait sentir. Le premier visé sera le général René Schneider. Une première tentative de l’enlever fut faite par des généraux chiliens, dont le General Camilo Valenzuela, qui reçut directement des armes dites « stériles » (à savoir dont on a limé les numéros !) par la CIA pour commettre l’enlèvement du général partisan d’Allende. Elle ne se produira pas, et une autre tentative faite par le General Roberto Viaux sera effectuée toujours sans succès. Viaux avait reçu 50 000 dollars en espèces par la CIA pour sa tentative, les faits sont aujourd’hui prouvés. Le 22 octobre 1970, une troisième tentative d’enlèvement échoue, mais après un sévère échange de coups de feu, dans lequel Schneider est touché. Il meurt trois jours plus tard à l’hopital. La CIA vient de commencer à cibler les proches d’Allende, et ne s’arrêtera plus de le faire.

Allende écarté par le coup d’état de Pinochet et sa mort sous le bombardement de son palais présidentiel, le plan d’origine de la CIA fut en effet continué comme si de rien n’était : les attentats ciblés continuèrent. Le premier assassiné suivant sur la liste fut le général Allendiste Carlos Prats, le successeur de Schneider, tué le 30 septembre 1974 devant son garage de Buenos Aires avec sa femme grâce à une bombe télécommandée disposée dans sa voiture. L’enquête aboutira à la participation de Stefano Delle Chiaie, surnommé ALFA, un néo-fasciste italien associé à un membre de la DINA, membre de la fameuse loge P2, d’ Enrique Arancibia Clavel également, mais aussi de Mariana Callejas, la femme de l’agent américain Michael Townley et de Cristoph Willikie, un colonel en retraite de l’armée chilienne. Della Chiaie a plus qu’un palmarès en fait comme le précise le Wiki : « Il se réfugie ensuite au Chili, où, avec d’autres Italiens, y compris Vinciguerra, ils sont hébergés par Michael Townley dans une résidence de Lo Curro que leur a accordé la DINA. Utilisée par le chimiste de la DINA Eugenio Berrios pour fabriquer du gaz sarin (Operación Andrea), la résidence de Lo Curro héberge aussi les Cubains terroristes Orlando Bosch et Virgilio Paz, membres du Mouvement nationaliste cubain de Miami, ainsi que le français Albert Spaggiari, alias Daniel »…. En fait, c’est aussi proche de la mafia que de l’activité purement terroriste !

On ne découvrira tout ça que des années après, la CIA utilisant des prête-noms pour ses basses œuvres. La plupart du temps des gens recrutés à l’extrême-droite : la CIA a toujours puisé dans ses liens néo-nazis nés juste au sortir de la guerre. Pourquoi, c’est ce que nous allons découvrir dans les jours à venir si vous le voulez bien.

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Classé dans Stéphane Bouleaux

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