Archives quotidiennes : 12 décembre 2009

SIDA de civilisation : la société (3 / 8)

Yan Barcelo, 12 décembre 2009

La promotion d’une firme de jeux vidéo de Montréal, notre métropole figurant maintenant parmi les mecques internationales du domaine, décrivait ainsi un de ses jeux dans un communiqué de presse émis il y a deux ans :

« Les guerres de gang balaient la ville et vous n’êtes pas le seul acteur en quête de contrôle. Entrez dans Urban Empires, une simulation 3D de gang, et mesurez-vous à d’autres gangs pour conquérir la ville. Utilisez toute votre connaissance de la rue, vos capacités de convaincre et la simple intimidation pour étendre votre territoire. Vous devez gérer votre business avec soin en vous battant pour dominer le trafic de drogues, l’extorsion, le vol l’investissement souterrain. Ramassez de l’argent pour acheter de nouvelles armes, des autos, des drogues, des gangsters et même des entreprises légitimes. Le jeu oscille entre un niveau de stratégie et un niveau d’action dans lequel vous être libre de faire ce que vous voulez, que ce soit voler des véhicules ou agresser des citoyens.»

Si vous n’êtes pas tout simplement estomaqué en lisant un tel texte, de deux choses l’une : ou vous n’avez pas pris le temps de bien lire, ou il y a certains éléments d’humanité que nous ne partageons pas.

Emparons-nous du phénomène par un autre bout. Transférons les choses à la télévision. Imaginez qu’on nous proposerait des émissions de divertissement interactif où les participants feraient leur apprentissage dans l’école du crime. D’une certaine façon, c’est ce qu’une série comme Les Sopranos fait déjà, mais d’une façon très « douce ». On assiste aux hauts et aux bas d’un clan criminel en s’identifiant au « héros ».

Mais on n’est pas tout à fait encore dans un système d’entraînement au crime. Imaginez qu’on présenterait à la télévision une émission qui proposerait un coup d’œil très complaisant à l’endroit du monde interlope et dans lequelle les téléspectateurs obtiendraient des points et des promotions au gré de leurs habiletés croissantes? Ou encore, au lieu d’émissions de télé-réalité dans lesquelles on s’émeut des compétitions qui ont lieu entre des garçons et des filles parfaitement inintéressants, imaginez qu’on nous présenterait des cambrioleurs en action, ou encore des proxénètes ou des vendeurs de drogue. Et le public serait appelé à voter en faveur de la survie de l’un ou de l’autre. On pourrait appeler ça de la Télé-Extrémité. Imaginez le scandale que ça susciterait.

C’est pourtant un équivalent que propose ce logiciel Urban Empires. Et quantité d’autres jeux vidéo, d’ailleurs, tout particulièrement les différents titres de Grand Theft Auto, le plus grand succès de tous les temps, dont quatre des titres raflent la première, deuxième, cinquième et dixième place au panthéon des plus grands succès de tous les temps, avec un total de 31,4 millions de copies vendues (Newsweek, 14 août 2009). Et c’est sans compter toute une ribambelle de « shooters » du genre de Quake, Doom et Duke Nukem. Tout près de nous, à Montréal, les studios Ubisoft, viennent de lancer Assassin’s Creed II, un autre jeu de simulation et d’entraînement à l’assassinat, avec lequel ils espèrent reproduire le succès commercial de leur premier titre.

Il y a des gens qu’une telle situation dérange profondément; d’autres que cela n’émeut pas. Ceux qui s’en émeuvent reconnaissent bien sûr que tous les jeunes qui s’adonnent à ces jeux ne sortiront pas demain matin dans la rue pour se mettre à tirer sur le premier venu et arracher le sac à main de la première vieille dame qui passe. Mais ils jugent qu’on se retrouve là devant une industrie qui, en toute légalité, désensibilise nos jeunes à l’endroit de la violence et qui, pour certains individus plus instables, constitue une formation virtuelle à la criminalité et au meurtre.

Ceux que la situation n’émeut pas – très souvent des acteurs au sein de l’industrie vidéo et des psychologues de tout acabit – disent que les jeunes savent très bien faire la différence entre un monde virtuel factice et la réalité et que, de toute façon, on n’assiste à aucune hausse de criminalité chez les jeunes.

Je réserve mon analyse du phénomène pour la semaine prochaine. Suite au prochain numéro…

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Un détenu ministre de la Justice …

Chronique du prisonnier

C’est si facile de critiquer le système judiciaire. Pourrais-je plutôt trouver des moyens de corriger cette «machine»? Ayant vécu de très longues années en détention, je suis en mesure d’évaluer l’efficacité des politiques en place, du moins à mon échelle. Afin de proposer mes solutions, je chausse, le temps d’une chronique, les souliers du ministre de la Justice.

Jean-Pierre Bellemarejustice canadienne prisonniers

L’auteur de ce texte est détenu depuis 22 ans à la prison de Cowansville et signe depuis 2 ans la Chronique du prisonnier dans la revue Reflet de Société.

Durant mon «mandat», toutes mes décisions seront guidées par l’équité. Le système judiciaire est très mal perçu par la population carcérale. Les détenus  constatent les iniquités flagrantes de son fonctionnement. Les plus riches s’en tirent habituellement à bien meilleur compte, ce qui engendre un mépris vis-à-vis tout ce qui concerne la justice. Comment faire pour améliorer ce système considéré si mauvais?

Je débuterais par la rémunération des avocats: tous au même salaire, afin d’éviter que seuls les accusés les plus riches aient accès aux meilleurs. Ensuite, les avocats devraient alterner leurs rôles, soit une année à la défense, puis une à la poursuite. Cette double pratique élargirait leur compréhension des impacts de leurs décisions. La pratique actuelle ne leur fournit qu’un côté de la médaille.

Les forces de l’ordre sont aussi dirigées selon deux approches opposées, l’une répressive et l’autre préventive. Ces deux aspects du métier devraient plutôt être complémentaires. Les policiers, et cela s’appliquerait aussi aux avocats, devraient expérimenter la prévention dans les quartiers défavorisés. La répression serait, quant à elle, utilisée contre une criminalité plus professionnelle. Il faudrait aussi que les agents ne soient pas cantonnés dans un même secteur, afin d’élargir leurs horizons, par exemple, en les déplaçant annuellement d’un quartier riche vers un quartier pauvre. Cette manière de faire devrait prévenir, chez certains policiers, le laxisme, la familiarité et l’indifférence envers les plus démunis. Je leur donnerais de plus le pouvoir de régler, par des constats à l’amiable, la petite criminalité: vol à l’étalage, bagarre, consommation de drogues, etc.

Des libérations trop conditionnelles

J’abolirais ensuite la Commission nationale des libérations conditionnelles (CNLC). Cet organisme qui se doit d’être impartial et transparent n’arrive pas à remplir adéquatement son mandat. La CNLC est devenue un instrument de chantage et de malversations. Le fait que les fonctionnaires y soient nommés par le gouvernement pour des motivations politiques en démontre le favoritisme. Si, comme le prétend le gouvernement, la sécurité du public était une priorité, la sélection des commissaires serait réservée uniquement à des experts en la matière. Les pénitenciers possèdent des équipes de gestion de cas capables de s’en occuper.

En dernier lieu, lors d’un procès, si un témoin de la défense est en conflit d’intérêt, son témoignage serait rejeté. Des criminels pris les culottes à terre sont régulièrement contraints de témoigner contre leurs confrères, parfois en échange d’une rémunération ou d’une réduction de peine. Leur version des faits sera tout de même reçue par la cour. L’iniquité envers l’accusé dans ces cas est incroyable. Tout le monde devrait être traité sur un pied d’égalité devant la loi.

Les corps policiers reçoivent un budget imposant pour la formation de leurs membres et l’achat d’équipements très sophistiqués. Pourquoi donc s’en remettre presque toujours au témoignage d’un délateur? La facilité pour les policiers de faire condamner un suspect grâce aux délateurs les encourage à réduire leurs efforts et à s’abstenir d’améliorer leurs méthodes d’enquêtes.

[NDLR: Dans ce texte, le ministre Bellemare a sauté plusieurs fois la clôture séparant les compétences des gouvernements fédéral et provincial. Mais, tout comme nous nous permettons d’imaginer Jean-Pierre ministre de la Justice, nous lui avons permis de remplir son mandat dans un monde sans conflits de juridiction entre les différents ordres de gouvernement.]

Illustration: Louise Pianetti-Voarick

Reflet de Société, Vol 18, No. 1, Septembre/Octobre 2009, p. 8

Autres textes de Jean-Pierre Bellemare, Chronique du prisonnier:

Prison et religion

Sexualité dans les prisons

Zoothérapie en prison

Prisons et suicides, rêves ou réalité?

Impacts et conséquences du transfert d’un prisonnier

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Classé dans Actualité, Raymond Viger