Le père Noël qui puait de la bouche…

Il neigeait à manger debout.

La ville était blanche. Pour une fois…

Roger, le mendiant barbu qui portait toujours tout ce qu’il avait dans un grand sac vert sur le dos, arpentait les rues. De son souffle court émanait une vapeur qui s’élevait vers le ciel.

On entendait des chansons des haut-parleurs de chaque vitrine. Les rues étaient bondées.

And so this is Christmas

And what have you done?

Another year over

A new one just begun

Une larme coulissait de sa joue. Il avait froid. Et sous sa tuque verte, élimée, en laine effilochée, sourdaient des cheveux blancs.

Montréal.

Il faisait un froid à ne pas mettre un chien dehors. Pourtant…

Alors il marchait, marchait, pour éviter que le froid le tue.

Il tomba pour la première fois.

Il se releva, reprit son souffle et repartit.

Quand il tomba la seconde fois, il resta un moment immobilisé. Il eut une légère perte de conscience. Et lorsqu’il rouvrit les yeux, il vit devant lui un portefeuille. Mais un portefeuille singulier. Il contenait beaucoup d’argent et de nombreuses cartes de crédit.

Il le prit, l’enfouit dans sa poche puis reprit sa route. Il rentra dans un restaurant. Un petit resto avec des bancs au rebord nickelé qui devaient dater des années 50. Il commanda trois cafés et un … déjeuner.

– Vous avez une belle barbe blanche, fit remarquer la serveuse.

Il sourit.

– Je suis le père Noël.

– Je n’en doute pas.

– Si je vous donnais un bon pourboire, pourriez-vous me trouver un flacon de whisky?

Elle sourit.

– Je vais faire un effort.

Il lui donna une vieille bouteille d’eau qu’il traînait toujours.

Elle se dirigea vers l’arrière, prit un grand flacon et remplit la bouteille.

Quand elle revint, il avait terminé son repas.

Il était presque deux heures.

Il sortit, héla un taxi, et demanda au conducteur de le conduire à l’adresse indiquée sur un carte trouvée dans le portefeuille.

*

Ding Dong!

Il n’avait pas vu un tel château depuis longtemps. Un château lumineux et bruyant. . Il y avait une file de voitures de luxe à l’entrée. Toutes de couleur acier ou argent.

Il sortit la bouteille et prit une lampée.

La porte s’ouvrit.

Apparut  un  garçon, cheveux courts, cravaté.

–  Êtes-vous le père Noël?

– Non.

La mère, juste derrière le garçon, prit ce dernier et le tira  derrière elle.

–  Vous êtes un mendiant? Ce n’est pas l’heure.

Il puait et elle ressentit un certain dédain.

– J’ai trouvé ceci dans la rue…

Il tendit le portefeuille.

Elle écarquilla les yeux.

–  Georges, quelqu’un a retrouvé ton portefeuille.

L’homme arriva aussitôt, souriant, mais il perdit son sourire en voyant le mendiant.

–  Bonne nouvelle!

Il regarda sa femme. Ils se demandaient comment ils allaient s’en débarrasser. Car il pouvait tout leur demander…

En arrière plan, une grande fête. Et des tables de nourriture, des vins, des bières… Et des gens bien vêtus…

–  Nous ne ….savons…

–  … comment vous remercier…, continua la dame.

Il haussa les épaules.

–  Ce n’est rien…

Il hésita.

– Sauf que j’ai pris un café et ai mangé un peu… En plus, le taxi…

Ils s’esclaffèrent. Soulagés…

–  Je veux voir le père Noël, demanda le garçon.

–  Qu’est-ce que tu as eu pour Noël mon garçon?

–  Je ne sais pas encore… Mais je crois que c’est un ordinateur et plein de jeux. Je voudrais voir votre sac… Est-ce que vous avez quelque chose pour moi?

–  On ne sait jamais…

L’homme et la femme cessèrent de sourire. Ils devinaient  ce que transportait l’homme.

–  Le monsieur doit repartir…

–  Oui, renchérit le propriétaire.

–  Mais pourquoi?

Ils ne surent que répondre.

–  On va fouiller le sac et si j’ai quelque chose que tu désires je te le donnerai. Je ne voudrais pas vous importuner plus longtemps…

–  D’accord.

Il répandit le sac sur le plancher et il apparut une navette spatiale qu’il avait lui-même sculptée.

–  Qu’est-ce que c’est ? demanda le garçon.

–  Un peu ma vie…

…..

–  …une sorte d’oiseau en bois qui représente la liberté.

–  Elle  peut voler?

–  Tout peut voler, il suffit d’y ajouter les ailes de l’esprit… Tu comprendras plus tard…

–  Quand je serai grand?

– Ça dépend… Pour être grand il faut toujours savoir rester un peu petit…

–  Pourquoi es-tu si sale?

– J’ai passé par toutes les cheminées du monde… On s’y brûle, on se salit, et… ce n’est pas le plus beau métier du monde…

–  Mais il n’y a qu’un père Noël?…

Il prit une lampée, pendant que les parents s’étaient éloignés.

– Oui… Exact… Il n’y en n’a qu’un… Celui que l’on voit… Et ce n’est pas ce qui nous est donné qui importe… C’est comme si le cadeau te cherchait et te trouvait…

Les yeux du garçon s’illuminèrent.

–  Je crois que vous êtes vraiment le père Noël.

–  On ne sait jamais… Car on ne donne que ce qu’on l’on a de plus précieux. Tu pourrais prendre tout ce qu’il y a dans ce sac… Mais ce que tu désires est ce que je désire aussi. Mais je suis vieux et malade… C’est un peu comme passer le flambeau…

– Vous pensez que je ferais un bon père Noël?

–  Je crois que oui… Voilà la navette … C’est ce que j’ai de plus cher au monde… Il vole seulement si on la  fait voler avec ce que l’on a d’enfant en soi. Les autres sont collés sur Terre…

–  C’est assez, Jérémie. Laisse le monsieur tranquille, il doit…

– Oui, je sais, il a un autre monde à visiter…

–  Oui.

– Vous voulez combien pour nous avoir ramené le portefeuille?

–  Rien. C’est votre cadeau… Votre fils est un garçon qui vient de me donner ce que je cherchais : croire. Croire qu’en chaque enfant il y a un… sauveur… Et il vivra si personne ne tue en lui la magie avec laquelle tout le monde est né…

…..

– Alors, je m’en vais… Bonne soirée à tous…

*

Il faisait froid, si froid… Il ouvrit une portière, deux portières… Du moins il essaya. Il trouva enfin son logis : une Mercédez. Il s’étendit sur le siège arrière.  À travers la vitre givrée il entrevit la silhouette du garçon dans une fenêtre du château.

Il prit une lampée et s’endormit.

*

Vers cinq heures on trouva l’homme mort dans la voiture. Tout le monde étant un peu soûls on décida de traîner le cadavre jusqu’à cette borne fontaine  au coin de la rue. On ne voulait pas avoir d’ennuis avec les policiers. Trop long…Trop embêtant…

*

Pendant la nuit, le garçon rêva que la navette volait dans l’espace immense toute picotée d’étoiles. Et son rêve était si merveilleux qu’il le raconta à ses parents le lendemain.

*

Je me demande encore si le père Noël existe, dit le garçon…

L’homme et la femme se regardèrent. Ils ne surent que répondre. Mais ils pensèrent tous deux qu’il ne servait à rien. Ce n’était qu’une illusion.

Mais pendant qu’il mangeait, le jeune homme volait au-dessus de la ville, la navette posée  sur la table, souriant, se disant qu’un jour il serait le père Noël.

Gaëtan Pelletier

21 décembre 2000

Les 7 vous souhaitent un Joyeux Noel à tous.  Le  Pere Noël,  qui nous aime comme on l’aime, va passer Noel avec nous. Le 26, on reprend la marche…

Gaetan, Pierre, Jean, Raymond, Yan, François, Pierre JC

6 Commentaires

Classé dans Actualité, Gaëtan Pelletier

6 réponses à “Le père Noël qui puait de la bouche…

  1. J’ai littéralement vu le film dans ma tête, merci pour le cinéma gratuit Gaëtan! Une histoire de Noël que je n’avais jamais lu.

    Quelle plume!

  2. Dan

    Merci beaucoup à vous, quel beau conte de Noël !! Moi aussi j’ai vu le film dans ma tête, c’était très beau !!

  3. Pingback: Joyeuses Fêtes ! « Le Satellite Voyageur

  4. Très belle histoire. Merci. Drôle de « timing » avec la récente initiative de « Brouillon d’idées » qui organise des rencontres entre itinérants et familles pour Noel…

  5. Merci Gaetan. Quelque chose dans ce conte me donne le goût de pleurer. Je vais vite essayer de trouver quoi, puis pourquoi. La Mercedes n’est jamais garée bien loin

    Pierre JC

  6. Bonjour à tous,
    J’espère seulement vous avoir touché un peu. Comme je suis touché depuis presque dix ans à chaque fois que je lis ce petit conte. Sans grands mots… Tout simple. Mais Ô combien représentatif de notre monde qui valse entre le superficiel gagnant et la profondeur un peu perdante.
    Pierre,
    « La Mercedes n’est jamais garée bien loin »
    J’ai interprété de deux façons votre phrase.
    J’ai eu beaucoup d’amis qui sont entrés dans la Mercedes. Ils ne sont plus là aujourd’hui. Je pense à eux en me disant, chaque matin que « La Mercedes n’est jamais garée loin ».
    Je pense que j’avais 14 ans quand j’ai pris conscience qu’en naissant j’étais une sorte de fleur de la Vie. Mais il est bien étrange de constater que l’illusion d’éternité est tout de même forte dans ce que j’ai nommé une « entropie de chair ». Car dans le cosmos, tout est entropie.
    Nous n’y échappons que par l’illusion. Et c’est bien ainsi. Sans illusion, la vie serait horrible. Mais elle l’est pour ceux qui utilisent ce miroir de la Vie pour nous subjuguer. Pour nous façonner un monde qui pourrait tant être meilleur sans une ribambelle de gens bon calculateur, mais insensibles.
    Il n’y a pas de grandes différences entre l’autre et le soi. Encore une illusion…
    J’accorde très peu d’importance à l’approche strictement et froidement intellectuelle. L’intellect peut tout bâtir à partir des matériaux qu’il amasse. Les enfants commencent avec des puzzle à 10 ou 15 morceaux. Ce n’est pas parce qu’on est capable d’en bâtir un à 1000 qu’on est plus « intelligent ». Non.
    En un sens, Bernanke est un génie.
    Soit.
    Plus j’ai avancé dans la vie, plus j’ai constaté cette grosse et imprudente approche du grand mystère. On a tant découpé le monde qu’on croit le comprendre. Si la vie – de matière- est « approchable », celle du vivant reste un mystère.
    L’art, c’est de s’approcher de la clarté – mais plus vaste – sans vraiment la saisir et la comprendre.
    Même si on ignore ce qu’il a « après la Mercedes », ce n’est pas une raison pour tuer l’Humanité. Même en supposant qu’elle n’est qu’ici, c’est déjà trop de ne rien faire.
    EXERCICE
    Supposons que vous êtes assis sur la lune et que vous vivez dans un « espace » multi-dimensionnel. Vous regardez la Terre.
    Vous avez là une ruche. Une simple ruche. Vous pourriez percevoir des points lumineux entrant et sortant, s’élevant de cette boule bleu. On pourrait nommer cela des âmes. Peu importe. Ceux qui naissent et ceux qui meurent. Un va et vient incessant, atemporel. Rien qu’une activité dans le Cosmos.
    S’amuser à voir grand, c’est de entrevoir un peu la petitesse de ce que nous sommes.
    Nous sommes cela ou nous sommes rien.
    Il y a ceux qui cultivent le rien et ceux qui cultivent la « possibilité de »…
    La compréhension – dont nous sommes si fiers – de comprehendere – saisir un tout. Or, nous ne pouvons pas saisir un tout puisque le tout n’est pas accessible.
    C’est ce que je j’ai dit un jour à mon fils. « Quand tu ne comprends pas, tu acceptes ». C’est à dire que tu laisses la grand porte ouverte.
    Il n’a pas semblé comprendre ce que je lui disais. À la limite de la compréhension, il faut laisser dormir l’inconnu.
    Nous sommes tous un peu au lit de cet inconnu.
    Ne jamais se faire d’illusions sur notre capacité de compréhension. Non pas parce que nous ne sommes pas capable… C’est juste que les matériaux pour saisir le tout ne sont pas à notre portée.
    Sauf que… Une fois un montage réussi, nous croyons que si…

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