Archives quotidiennes : 27 janvier 2010

De Victor Jara à Guantanamo : la même CIA (25)

Nous n’en avons pas fini avec « Tora Bora Jack » comme il se plaisait à se faire appeler aux temps de sa splendeur. L’intrusion récente de vidéos anciennes sur le réseau signifie que l’homme désire toujours retrouver les feux de la rampe. Et de le voir sous le label du studio de production décrit comme celui d’Al-Qaida est assez significatif, car ces vidéos ne résistent pas longtemps à un examen attentif. Ce qui nous est présenté comme le studio de fabrication des vidéos d’Al-Quaida est manifestement une création de toutes pièces d’une entreprise de déstabilisation des médias. La présence récurrente de cet employé du FBI qu’est Adam Gadahn est significative : on ne nous fera jamais croire que cette marionnette puisse être convaincante, à singer la langue arabe dictée avec un prompteur phonétique marchant dans le sens occidental de lecture (voir ici le principe). Non, ce qui intrigue davantage chez Idema ce ne sont pas ses frasques, mais bien ces liens avec une entreprise d’intoxication vidéo dont nous allons analyser aujourd’hui les détails.

On pouvait donc admirer, fort récemment encore, ici-même sur Agoravox TV ou sur Daily Motion, les exactions de Jack Idema, alias « Tora Bora Jack ». La scène de l’épisode 2 des vidéos les plus récentes est en réalité connue et répertoriée : lors de sa déposition au tribunal, le conducteur de taxi qu’avait kidnappé Idema, nommé Ahmad Ali (*1), avait affirmé avoir eu la tête plongée dans bac d’eau à plusieurs reprises et d’avoir été battu sur les pieds et à l’estomac. C’est lui qui figure donc vraisemblablement sur cette vidéo numéro 2… On est loin des « adjoints de Ben Laden » promis par Idema à la presse : les huit prisonniers d’Idema seront en effet tous relâchés par les autorités américaines sans être inquiétés. C’étaient des gens ordinaires sans aucune relation avec Al-Qaida, encore moins les « proches » de Ben Laden annoncé : Idema avait donc bien menti aux journalistes en leur promettant sur un plateau un « leader d’Al Quaida« .

Un autre kidnappé est visible sur la première vidéo, et il figure aussi sur d’étranges clichés photographiques. Ceux où l’on voit un homme plutôt détendu et même plutôt souriant en train d’être soigné de blessure à la tête, visiblement, par Idema, équipé de gants de chirurgie. Celui qui présente un autre cliché beaucoup plus compromettant où on voit le même maintenu par un soldat américain en uniforme et hilare, en train visiblement de le fouiller à corp, gants de chirurgiens enfilés. Difficile avec cette photo de ne pas parler d’implication de l’armée américaine dans les actes de ce mercenaire m’as-tu-vu ! Cette photo accuse, car visiblement on a bien affaire à des militaires et non à de simples mercenaires : à un stade, il y a bien eu collusion. Des clichés tous signés Idema, retrouvés dans le fatras de ses nombreux sites internet tout à sa gloire. Tous barrés d’un « à ne pas diffuser »…. et donc chez Idema montrés ostensiblement : Jack conserve des biscuits, au cas où… on l’accuserait de n’avoir eu aucun lien avec l’armée US… des liens reconnus pour un seul des kidnappés (*2), remis aux autorités par Idema et confirmé par le major Jon Siepmann, le porte-parole de la coalition à Bagdad. Pour un seul cas isolé, il est vrai, et non huit.

Lors de la scène de torture par étranglement, on a bien le même personnage, dont on a du mal à comprendre le pourquoi d’un visage totalement masqué à moins de ne pas faire de souvenirs où les participants seraient reconnaissables… Sur un autre cliché encore, l’homme, toujours la tête entièrement scotchée, parle devant un Idema assis sagement devant lui en train de prendre des notes. La position de l’interrogé semble celle d’un homme plutôt détendu, malgré les liens et les bandes de scotch qui le bardent. Assis contre le mur du fond, figure l’adjoint d’Idema : Brent Bennett, un ancien militaire de la 82d Airborne Divison (et donc tout droit sorti de… Fort Bragg, lui aussi !!!), venu faire équipe avec le cameraman Edward Caraballo, venu lui faire un reportage… et en étant en fait payé par Idema pour filmer sa gloire.. Les offres alléchantes de CBS ou d’autres chaînes ont attiré les rapaces de l’info, et on sait qu’Idema a touché un pactole conséquent. Les démineurs de scoops ont débarqué. Idema lui, continuant à brouiller les pistes en faisant circuler de faux documents sur le compte rendu du procès, au sein de son site « Superpatriots » dans lequel il se dépeint en véritable croisé contre le terrorisme. Idema est très actif sur le net, en produisant sous de nombreux pseudos d’autres blogs à sa seule gloire, où il continue à dresser l’image d’un de ses « vigilantes », ces gardes légendaires de la patrie américaine. L’insistance avec laquelle il appuie sur le mot « patriote » est suspect. Même son déguisement de soldat en avait leurré plus d’un pourtant (*3)…. l’Otan ayant reconnu lui avoir envoyé à trois reprises des experts en explosifs pour l’assister dans ses raids !

Sur d’autres clichés, c’est autre chose encore comme décor. Et comme nouvelle mise en scène. On y distingue un prisonnier en chemisette bleue, les mains entravées derrière le montant d’une chaise, devant un homme assis, en t-shirt marron et pantalon de l’armée, tenant à a la main un carnet de notes, la tête cachée par un cadre noir surajouté. En train de téléphoner semble-t-il. Manifestement une autre scène d’interrogatoire… dont le décorum fait frémir. Au mur, derrière notre prisonnier encapuchonné (toujours cette propension à ne pas montrer vraiment les victimes !), des traces de sang coagulé maculent le mur de chaux. Manifestement, elles ont été placées là dans un seul but, celui d’effrayer le cobaye assis au milieu de la pièce. Un être humain s’est-il pris une balle en pleine tête à cet endroit ? C’est à hauteur, semble-t-il. Mais le fait d’être aussi visible alors que manifestement on venait juste de remettre une couche de chaux (voir le bas des murs peints de couleur différente) laisse augurer d’une mise en scène complète. Les interrogatoires de la CIA étant on le sait encadrés et filmés, on a donc bien là une mise en scène : il ne semble pas y avoir de caméra de présente ce jour là (sinon le carnet de notes de l’interrogateur est inutile), et on a dressé un décor destiné essentiellement à effrayer l’individu interrogé.

Dans un autre cliché pris au même endroit, deux hommes sont en supplément : un militaire semble-t-il (mais les mercenaires portent le même uniforme), et à ses côtés ce qui pourrait être un interprète. La encore, on hésite, car tous ses mercenaires portent faux uniformes et faux insignes… Au pays du faux, Idema et son gang de kidnappeurs sont les rois des exactions. Ce n’est qu’un gang de malfrats en réalité. Des fabricants de faux interrogatoires, des kidnappeurs de faux talibans. Pour ce qui est de l’endroit où auraient pu être prises ces vues, on songe à nouveau à Mir Bacha Kot, avant que les missions humanitaires ne transforment l’endroit en dispensaire ou en école. Idema aurait constamment tourné autour des mêmes endroits. Le baroudeur aurait été fort casanier en fait, ce qui se tient. De la frime avant tout. Il n’aurait agi que dans un faible rayon, en ayant clamé partout avoir sillonné tout l’Afghanistan.

Sur le net, toutes les vidéos des « interrogatoires » d’Idema sont toujours visibles. Autant celles de la CIA ont été détruites sur ordre de l’administration Bush, autant celles d’Idema, en demeurant à portée démontrent par l’exemple qu’il n’est donc pas de la CIA : ce paradoxe suffirait à le discréditer, logiquement : de revendiquer de la part du studio As-Sahab qu’il s’agit d’interrogations de la CIA est donc tout simplement ridicule. Ces interrogatoires étaient normés, avaient un déroulement très précis (depuis la commission Church on se méfie), et se passaient en présence de personnes de la CIA dûment assermentées…. sauf, il est vrai, pour celles où sévissait le duo infernal de mormons déjà cités (et dont on a aucune vidéo !). Les vidéos d’Idema sont toutes grotesques : un kakimaze repenti appelé Sarajan, un autre dénommé Gulhamsaki dont Idema affirme que le beau frère est l’adjoint de sécurité de Ben Laden, sans jamais en apporter la moindre preuve, et un troisième, appelé Malikyar, exposant comme par hasard un projet d’attentat contre la base US de Bagram qui ressemble à deux gouttes d’eau à celui décrit par Idema avant même qu’il ne mette les pieds en Afghanistan. Et qui le fait… en anglais, sans que personne ne trouve cela ridicule. Pas un seul de ses témoignages ne résiste à la critique, en fait. C’est bien une mise en scène sur tous, et ce sera aussi l’avis aussi des autorités américaines, qui ont très vite relâché tous les prisonniers d’Idema, ne n’oublions pas, et donc obligatoirement aussi ceux-ci… qui n’auraient été que des… figurants. Comme il convient de ne pas oublier une chose fondamentale : avant d’investir le repère d’Idema, lassé de ses frasques, l’armée américaine avait bien accepté la remise d’un des capturés, comme indiqué plus haut. Pour s’en dédouaner après, le relâcher vite fait aussi, en affirmant que c’était « une erreur » de sa part d’avoir accepté cette remise de prisonnier. Encore une fois, on nage dans un certain flou, car l’armée s’est bien faite avoir une fois, mais on a au moins une certitude : aucune des personnes kidnappées n’était ce qu’en proclamait Jack Idema. Il a bien menti, sur le sujet.

On nage dans le flou, mais on note cependant les incohérences des cassettes soi-disant d’al-Qiaida. Dans ses interrogatoires, Idema porte une espèce d’uniforme brun, assez anodin… à part que dans une courte séquence, ce même uniforme équipe un des opérateurs du studio d’As-Sahab, celui d’où sont censées sortir les vidéos d’Al-Quaida, studio où on s’obstine à porter keffieh derrière le clavier, pour faire plus couleur locale, sans doute. Comme Jack Idema à son tribunal, tiens, intrigante comparaison L’unité de présentation ruine tous les efforts pour tenter de nous faire passer As-Sahab pour autre chose qu’un studio… de la CIA ou un studio où Idema aurait eu un rôle important. Et s’il y a mis les pieds, ce ne peut donc être un studio des gens qu’il se targue de combattre. A moins, une nouvelle fois, de mentir.

La présence dans ses mêmes studios de l’ineffable Adam Gadahn achève de nous convaincre sur le sujet. Ce « studio » est bien un « fake », un simple décor où sont fabriqués les vidéos diffusées depuis des années et ayant de plus en plus de mal à nous sortir une image en mouvement de l’idole en place : Ben Laden. C’est bien d’une mise en scène, dont il s’agit. A force de vouloir convaincre, la CIA a laissé faire une équipe d’amateurs, obnubilés à attiser la haine et rien d’autre. Des entreteneurs de guerre, des pousse au crime, des manipulateurs d’opinion. On nage dans le faux, qu’on nous fourgue comme vrai. S’y ajoutent les clichés que répand lui-même Idema, le montrant… au Pakistan, portant Keffieh et le fameux Pakol rendu célèbre par Massoud. Olivier Roy avait un jour fait un texte superbe sur cette « mode afghane »… et sur ces « Moudjahidine de la CIA » (*4). Un texte phénoménal de clarté et d’analyse qu’il convient de relire (*5). La CIA n’a pas enrôlé que des Moudjahidine…

Ce côté faux fait partie intégrante du personnage d’Idema, un frimeur qui en réalité n’a jamais connu le combat (*6). Il a certes été dans les 10th Special Forces Group (né à … Fort Bragg !), jusque 1978, mais seulement comme opérateur radio, puis a été versé après dans la réserve pendant six années. Impossible de croire qu’il aurait pu rempiler en 2004 dans l’armée après être resté en dehors du circuit pendant… 25 ans ! En fait, ces vingt cinq dernières années le mercenaire, ce faux militaire jouait au petit soldat… dans sa boutique de Paintball… il avait même son magazine, « Paintball Planet » et fabriquait des « casques de combat » spéciaux pour sa passion. Il avait même sa marque, plutôt réputée dit-on, intitulée bien entendu ICS, pour « Idema Combat Systems ». A la tête d’Idema Combat Systems, il fournissait également l’armée américaine en armes et en vêtements de combat, jusqu’au jour où il a escroqué plus de 60 sociétés pour 260 000 dollars, avec à la clé comme tarif trois années de prison. Un Efraïm Diveroli bis, en quelque sorte, et un homme que connaissait donc bien l’armée américaine (on retombe sur ces liens plutôt flous). Au sortir de celle-ci, le juge lui avait prescrit de suivre des soins psychologiques… qu’il n’a évidemment jamais suivis. Le commandant de la prison avait eu de sérieux doutes sur sa santé mentale, comme le capitaine qui avait mis fin à son contrat de Green Beret.

Un psychopathe, doublé d’un affabulateur, pouvant devenir violent, tel était le verdict des militaires qui avaient eu à faire avec lui. Aux gens qui le contactaient, il affirmait aussi parfois être à la tête de la « Special Operations Expositions and Conferences« , un organisme spécialisé dans les technologies de guerre… et une totale invention. Pour ce qui est d’inventer des noms, Idema était très doué. Pour les royalties du livre écrit (en partie) par Robin Moore, l’éditeur avait signalé qu’une partie des droits iraient à des organismes soit d’anciens combattants blessés, soit d’aide aux familles afghanes démunies, citées dans l’ouvrage. Lors de l’enquête sur Idema, on trouvera les deux associations de ce type… « U.S. Counter-Terrorist Group » ou « Counterr », inventées par lui-même et conduisant directement à son compte en banque personnel. Deux boîtes aux lettres vides, en réalité ! Et deux détournements d’argent patents. Psychopathe, affabulateur et…escroc. Mais avec des gens tous disposés, il est vrai, à le croire (*7), surtout chez Fox News, où il était attendu comme le messie pour abonder dans le sens de la « guerre au terrorisme« . Un tortionnaire venant parler du bien fondé de la traque du fantômatique Ben Laden, ça n’avait pas de prix.

Le plus intriguant de l’histoire, c’est que la veille de l’arrestation d’Idema et de son équipe, un journal afghan avait décrit point par point les expéditions punitives du groupe, une équipe présentée comme « des Green Berets ayant rompu les ponts avec leur hiérarchie« , et ayant déjà arrêté 13 personnes depuis leur arrivée voici trois mois seulement. Le journal indiquait surtout le nom exact du groupe, « Task Force Saber 7« . Idema avait bel et bien été dénoncé, ou surveillé par les services secrets en cheville avec la presse, ou par la presse elle-même à qui il avait sans doute trop promis de scoops bateaux. Un lâchage en règle, visiblement, après avoir servi à on ne sait quel dessein. Parmi ces victimes, Maulavi Siddiq Ullah, un religieux connu membre d’un famille riche et réputée de Kaboul, battu, affamé et humilié (mis à nu, comme à Abou Ghraib au même moment !). On avait retrouvé des prisonniers d’Idema, pendus la tête en bas, et Siddiq Ullah avait subi le même sort. Les américains ayant un mal fou à s’entendre avec les cléricaux afghans, la détention de Malauvi avait provoqué l’arrestation immédiate d’Idema, façon western également. L’armée en avait assez de ses frasques, visiblement (*8). La veille, Kaboul s’était en effet réveillée avec partout des affichettes « wanted » avec la tête de Torah Borah Jack, dans la plus pure tradition d’Hollywood ! Le chasseur de tête de Ben Laden devenu lui-même hors-la-loi : du Hollywood, du grand guignol ! Sur une seule affiche, le résumé de la présence américaine en Afghanistan et en en Irak ! Et juste après, des blogs supporters de Tora Bora Jack proposaient déjà dans la foulée des t-shirts estampillés « Free Idema » !!! A l’arrière du t-shirt, un texte bien provocateur : « je m’excuse d’avoir sauvé ces gens, j’aurai du laisser les talibans tuer tous ces crétins », signé Keith Jack Idema. A ce stade, cela devient du cirque véritable, en effet…

L’homme une fois arrêté et promptement jugé et envoyé pour dix ans en prison, ainsi que ses acolytes. La prison où ils atterrissent aura de bien étranges mœurs… de corruption. Jack et ses sbires vivront à l’écart des autres prisonniers, avec un confort certain, télévision incluse… et interviews sur place par… des correspondants de télé américaine… on croît rêver mais non, les images montrent bien les faits (dans le reportage, aller voir à la 35 eme minute). Une entrevue surréaliste, avec une espèce de déjanté grotesque comme moudjahidine balafré digne des films de Lautner. L’homme bénéficie de protections sur place, c’est une évidence : ce n’est pas une cellule mais un appartement de résidence surveillée, dans l’enceinte de la prison, ou Idema tient salon, avec « dvd, tv, et un bar bien fourni » nous dit le commentateur !. Du fond de sa prison, Idema l’affirme : « je ne suis pas un mercenaire« . Toutes les apparence sont contre lui, pourtant. Travaille-t-il pour autant pour la CIA ? C’est ce qu’il aimerait bien nous faire croire : or là aussi, ça ne tient pas la route, malgré les similitudes et les lieux.

Car son parcours à travers l’Afghanistan, mais aussi l’Europe, dans les années 90, pose également question : la découverte en Lituanie d’une prison de la CIA, en ce sens pose sérieusement question. Y aurait-il fait d’autres séjours ? Aurait-il fait partie du vol d’un N8213G, de Richmond Aviation (aka Prescott Aviation)... ou du connu N379P, le « torture jet » ? Les révélations de Khalid Sheikh Mohammed sur comment il avait pu soupçonner d’avoir été expédié en Pologne pour y être torturé sont assez confondantes… Khalid Shekh avait pu apercevoir voir entre deux sévices l’origine d’une bouteille de vodka estampillée .pl… (*9) Idema a-t-il torturé en Lituanie, voire en Pologne ? En ce cas, les soupçons sur les prises de vue en Europe de certaines scènes de tortures prises par Idema se confirmerait… à en faire en ce cas un membre effectif de cette même CIA… Nous avions, dans Agoravox TV relevé ses incohérences de décor, en affirmant qu’elles semblaient bien que les séquences avaient été filmées en Europe et non en Afghanistan. Le carrelage au sol, noir et blanc, les prises de courant, la robinetterie et l’évier en inox étant davantage européens qu’afghans (quoique ce sont les allemands qui ont installé les écoles de l’endroit cité). Mais le doute subsiste, car à Salt Pit, tout prêt de Kaboul, dans la prison secrète de la CIA autorisée le 7 février 2002 par G.Bush, le décor est assez semblable (*10). En Thaïlande, le mois suivant ouvrait l’une des toutes premières prisons « déportées ». A l’hôtel Ariana, fief de la CIA à Kaboul, et surnommé « The Pit », même chose : c’est là que leader taliban , Mullah Rocketi avait été détenu huit mois. Et torturé lui aussi.

Deux ans plus tard à peine, Karzaï amnistie notre homme, et en véritable homme des médias, Idema réussit à mettre en scène aussitôt son expulsion à bord d’un Iluyshin 76 quasiment pour lui tout seul…. direction… inconnue, à vrai dire. Selon le blog à son service et à sa gloire « 200 dignitaires afghans seraient venus le saluer avant son départ » : idema en fait une nouvelle fois trop, en citant un général inconnu et des « membres de l’ambassade afghane« … Idema en profitant pour dénoncer « l’absence des grands médias » pour son départ ! On le retrouvera chez lui, aux Etats-Unis, quelques semaines après. A deux pas… de Fort Bragg. Durant son procès, beaucoup avaient été intrigués par la disparition de pièces importantes de son dossier et par la manière plutôt expéditive avec lequel ce procès avait été mené. Idema appartenait-il ou non à la CIA, malgré les dénégations de ses supérieurs ?

Un échange de courrier avec William G. Bokyn, en particulier, avait semé le trouble. Bokyn, l’homme à la tête d »une véritable croisade religieuse évoqué » également ici-même, avait-il fait confiance à une pareille tête brûlée (*11) ? Celui qui avait affirmé que la torture ne présentait aucun problème ? On ne le sait toujours pas à ce jour ; mais avec pareille direction, on peut très bien l’imaginer : si Tora Bora Jack est fou, et s’il travaille pour l’armée ou la CIA, son supérieur hiérarchique ne vaut guère mieux, qui parlait de « musulmans satanistes » ou qui invoquait ouvertement sa « croisade » religieuse personnelle en Irak, alors qu’il était chef des armées ou qui affirmait que Georges W.Bush avait hérité de son poste car c’était « Dieu qui l’y avait placé » !!! Tout comme les mercenaires de Blackwater, des évangélistes déguisés, sous la direction d’Eric Prince, lui-même en croisade religieuse, tout cela se tient en effet. Prince avait des « visions » sur l’Iraq, qui n’avaient pas qu’un aspect militaire…

Mais un autre élément à charge va venir bien après, un élément bien plus troublant démontrant que le cas Idema ne se résume pas qu’à un simple fou furieux incontrôlable lâché dans la nature. Comme d’habitude, dans ces cas douteux, c’est l’argent qui va le trahir. Lui, si avide de gloire mais aussi d’argent, en a en effet reçu, mais par un très surprenant canal, à vrai dire. Le 28 août 2005, alors qu’Idema est toujours emprisonné, aux Etats-Unis, près d’Oakland, à Hayward exactement, on arrête Noor Alocozy, un obscur détenteur de restaurants de Pizzas à domicile. L’homme a envoyé plus d’un million de dollars entre 2002 et 2003 en Afghanistan dont une partie était arrivée au final chez…. Jack Idema. Il est d’origine afghane, et l’a fait selon le procédé très particulier de l’hawala, un système qui ne laisse quasiment pas de trace comptable. Car il fonctionne sans transmission de moyen de paiement réel et repose entièrement sur la confiance existant entre les personnes en relation dans le réseau créé : « un client donne une somme d’argent à l’un de ces agents, qui contacte l’agent le plus proche du destinataire de cette somme et lui demande de lui verser cette somme (moins une commission, généralement) en échange de la promesse de lui rembourser plus tard » nous explique Wikipedia. Le système à la base de l’argent d’Al-Qaida, on le sait, qui repose sur la confiance en l’interlocuteur en face, pas sur un quelconque papier.

Le 26 août, Alocozy sera condamné à quatre mois de probation chez lui, sans plus, son avocat démontrant qu’il ne savait pas à qui au final arrivait l’argent. Selon lui, c’est parce qu’idema avait été client chez lui qu’il avait reçu de l’argent : en voilà un bien sympathique patron de pizza, qui paye ses propres clients ! Son histoire rappelait en tout cas celle de 2002 de Qader Qudus, un joaillier détenu pour les mêmes envois. Le destinataire était Ahmadullah Sais Niazi, via le Centre Islamique d’Irvine, en Californie. Niazi avait été rendu coupable par la justice US d’achats d’armes et de trafic de drogue destiné aux talibans. La mosquée avait été infiltrée par le FBI, grâce à un « espion » ou Confidential Informant (ou « CI »). La petite société montée à Fremont par Qudus ZSQ, avait transféré jusqu’à 600 000 dollars par mois avant le 11 septembre 2001, ce qui était sidérant au regard de sa taille intrinsèque. En septembre 2003 Qudus avait plaidé coupable de trafic d’héroïne et de blanchiment d’argent destiné au terrorisme. Une fois encore, on constate la même chose : de nombreux réseaux terroristes avaient été infiltrés par le FBI, avant l’attentat du WTC, et ce n’est qu’après l’attentat qu’on en a fait la révélation… Tora Bora Jack était-il l’infiltré du lieu, la CIA lui avait-il demandé de faire partie de ce réseau ? A ce jour, nous n’en n’avons pas la réponse. Mais de recevoir de l’argent destiné au départ aux talibans reste une belle prouesse en ce cas, connaissant l’individu et ses écrits. De l’argent aussitôt réclamé par d’autres : en juin 2005, un dénommé Bill Hagler, originaire de la même ville qu’Idema, ancien associé d’Idema, lui intente un procès pour détournement de 650 000 dollars. Il a le droit évidemment à toutes les diffamations imaginables sur le blog de Jack Idema…

Au final, l’effet de pareils guignols est effectivement désastreux sur la population et surtout sur les forces spéciales elles-mêmes. Tout se passe comme si d’aucuns voulaient entretenir la haine. A montrer les tortures, a être toujours les premiers en ligne pour montrer les horreurs. Car ce n’est qu’un exemple du mépris le plus total pour les populations locales, ayant provoqué en fort peu de temps une inversion dans les sentiments de la populace. En quelques années, les libérateurs de l’emprise talibane son devenus des occupants barbares, pas moins, et aujourd’hui, il leur est impossible de revenir en arrière. Le mal est fait, ils ont laissé derrière eux une image désastreuse. Les « opérations spéciales » tortueuses visant à approvisionner en drogue la CIA n’ont rien fait pour améliorer les choses, bien au contraire : les autochtones savent aujourd’hui tous distinguer un Mil MI-8 de l’armée afghane, quand ils arrivent à en voir un, des Mil des « black-ops » venus jouer les interlocuteurs privilégiés des chefs de guerre locaux qu’ils sont censés combattre (et à qui ils distribuent des billets verts). Car le fond du problème est là : même si chez Jack Idema il est difficile de prouver une quelconque appartenance réelle à la CIA, de forts soupçons subsistent, spécialement sur l’usage qu’il a pu faire d’un matériel de montage vidéo, d’un studio de production, et non pas pour ses frasques de frimeur ou ses exploits de tortionnaire. L’homme a participé, consciemment ou non à une manipulation. Personnellement, j’aurai tendance à dire inconsciemment, tant l’individu se noie dans son site dans sa propre vantardise, sa folieses injures et ses exploits, pour la plupart imaginaires.

Chez d’autres, comme nous allons le voir demain, ce ne sont plus de simples soupçons. La CIA a effectivement eu recours à ces têtes brûlées, et on en a la preuve cette fois, qui ont conduit à un jugement et une condamnation, aux Etats-Unis cette fois. Sans que les médias ne lui fassent grand écho, pour autant (ce qui n’est pas vraiment pour nous étonner !). Mais de ceux-là nous parlerons demain, si vous le voulez bien.

(1) « One witness, taxi driver Ahmad Ali, testified that the Americans repeatedly dunked his head under water, beat his abdomen and feet, and fed him only two pieces of bread for an entire week. He said the Americans kept showing him photographs – presumably of resistance fighters – and asked him if he knew them ».

(2) « I’d like to make clear, the United States did not and does not employ or sponsor these men, » Boucher said July 21. « Our embassy’s made that very clear in Afghanistan, as well. » The U.S. military and NATO officials in Afghanistan have also repeatedly denied they were connected in any way with Idema’s group. But today, Major Jon Siepmann, a spokesman for coalition forces in Afghanistan, admitted that the U.S. military held for a month an Afghan man who had been handed over by Idema. But Siepmann denied Idema had been working for the U.S. military. Siepman said the detainee was someone the Pentagon had identified as a potential terrorist. Siepmann gave no details of the detainee’s identity, alleged crimes, or current status ».

(3) « Idema wore sunglasses in the courtroom, completing a look that once fooled even NATO peacekeepers, who sent explosives experts to help him with three raids before realizing they had been duped into thinking he was with U.S. special forces ».

(4) « Qu’il est grand, le djihad, qu’elle est belle, la guerre sainte musulmane, vue de la « route des Cinq Cols » ! Tout au long des années 80, des milliers d’islamistes venus du monde entier usent leurs rangers de militants sur ce chemin muletier suspendu entre Peshawar, la base arrière du Pakistan, et les vallées insurgées de l’Afghanistan. Ils volent au secours de leurs frères en religion envahis par les communistes impies. Treillis flambant neufs et sacs de couchage bleus, ils tirent par la bride des chevaux chargés de roquettes et de mitrailleuses, brûlant de devenir les héros de la cause islamique. Prêts à mourir pour la Oumma, cette mythique communauté de l’Islam dont l’unité sacrée s’est dégradée au fil de l’histoire en une multitude d’Etats indignes. Ici, plus d’Arabes, de Persans ni de Turcs : dans la lumière aveuglante de la guerre sainte, il n’y a que des musulmans ».

(5) « Après l’invasion soviétique en 1979, les islamistes afghans rentrent chacun dans sa région d’origine pour y mener la guérilla grâce au soutien logistique pakistanais. Là, les divergences sautent aux yeux. Hekmatyar, qui jouit de la préférence voyante de l’ISI, reçoit le gros des armes et des troupes. Son homologue du Nord, Massoud, ne récupère que des rogatons. Derrière ce favoritisme affiché se profilent des discordances tactiques Hekmatyar a été entièrement récupéré par l’ISI, alors que Massoud tient à son indépendance – ainsi que de nettes nuances idéologiques : Hekmatyar est un islamiste radical dur, Massoud, lui, reste un modéré. La vraie division est ailleurs : Hekmatyar est pachtoune, Massoud tadjik. En surface, la résistance contre l’ennemi commun a occulté les rivalités séculaires héritées d’une longue histoire de zizanie ethnique. Entre les Tadjiks et les Pachtounes, le grand voisin pakistanais a toujours choisi les seconds. Pourquoi ? Parce que les Pachtounes d’Afghanistan ont des cousins au Pakistan où, bien que minoritaires, ils trustent l’élite, l’armée, les services publics et surtout les services secrets ».

(6) « The décor reflects Idema’s decades-long quest to fashion himself an action hero. He joined the Army in 1975 and qualified for the Special Forces, but his performance was often lacking. In an evaluation report dated July 7, 1977, Capt. John D. Carlson described him as « without a doubt the most unmotivated, unprofessional, immature enlisted man that I have ever known. » In 1978 he transferred to a reserve unit where he served until 1981, when he was relieved of his duties, in part for his « irrationality » and « tendency toward violence. » His military records indicate that he never saw combat. »

(7) « Whatever Idema was up to, it was always entertaining to listen to his stories of “black ops” and derring-do around the world, and he generally found an attentive audience. With more than a third of the country declared a no-go area by the United Nations, few journalists or aid workers ventured out of Kabul and they loved to hear his stories. He in turn adored conspiracy theories ; he was a keen reader of The Da Vinci Code ».

(8) “We are fed up with all these adventurers,” said one. “No Afghan is going to trust us that we are who we say after this. And if he really is working for the Pentagon, then it looks like he is going to fall on his sword.”

(*9) « Khalid Sheikh Mohammed later told a team from the International Red Cross, who questioned him in late 2006, that he thought he had probably been held prisoner in Poland. « I think the country was Poland, » he said, according to the Red Cross report. « I think this because on one occasion a water bottle was brought to me without the label removed. It had (an) e-mail address ending in ’.pl’. The central-heating system was an old-style one that I would expect only to see in countries of the former communist system. »

(10) « The White House was undeterred. By Jan. 25, 2002, according to a memo obtained by NEWSWEEK, it was clear that Bush had already decided that the Geneva Conventions did not apply at all, either to the Taliban or Al Qaeda. In the memo, which was written to Bush by Gonzales, the White House legal counsel told the president that Powell had « requested that you reconsider that decision. » Gonzales then laid out startlingly broad arguments that anticipated any objections to the conduct of U.S. soldiers or CIA interrogators in the future. « As you have said, the war against terrorism is a new kind of war, » Gonzales wrote to Bush. « The nature of the new war places a A high premium on other factors, such as the ability to quickly obtain information from captured terrorists and their sponsors in order to avoid further atrocities against American civilians. » Gonzales concluded in stark terms : « In my judgment, this new paradigm renders obsolete Geneva’s strict limitations on questioning of enemy prisoners and renders quaint some of its provisions. »

(11) « General Boykin’s connection to the torture in Iraq goes far beyond the merely theoretical level. According to investigative journalist Seymour Hersh, General Boykin himself was involved in the design of the military policies that allowed for the use of torture against Muslim prisoners. Through General Boykin, the fundamentalist belief in a Christian holy war against Islam is linked with the use of humiliation and pain to break prisoners.The faith Boykin and Bush is one that is based upon a vision of a world populated by good guys and bad guys. This vision is revealed in Bush’s insistence that « You either with us or your against us, » and Boykin’s belief (uncontradicted by Bush)

Poster un commentaire

Classé dans Six de l'Hexagone, Stéphane Bouleaux

Crise à la Cour Suprême des USA

Jean Gagnon Dossier Actualité économique

Bien que les crises à gérer ne manquent pas présentement, Barack Obama s’attaque maintenant à la Cour suprême en dénonçant sa plus récente décision et en promettant de faire tout en son pouvoir pour la contester.

Le cas concerne une décision de la Federal Election Commission (FEC) d’empêcher un groupe conservateur appelé Citizens United d’utiliser ses propres fonds pour financer et promouvoir le film < Hillary:The Movie>, un documentaire très critique à l’endroit de la sénatrice qui tentait alors d’obtenir l’investiture du parti démocrate à l’élection présidentielle de 2008.

Par une décision de 5 voix contre 4, la Cour suprême a réfuté l’argumentation de la FEC qui veut limiter dans certains cas les contributions de sociétés américaines ou étrangères aux campagnes électorales.

Depuis la retraite en 2005 de la juge Sandra Day O’connor, qui assurait un fragile équilibre entre libéraux et conservateurs au sein de la cour, et son remplacement par le juge Samuel Alito, ainsi que le décès la même année du juge en chef William Rehnquist remplacé par le juge John Roberts, deux nominations de Georges W. Bush, la Cour suprême des États-Unis est majoritairement républicaine.

Les 5 voix conservatrices ont fait valoir le premier amendement à la constitution des États-Unis, soit celle qui garantie la liberté d’expression, pour justifier qu’il soit permis à quiconque en tout temps de financer un projet qui peut avoir comme conséquence de modifier l’opinion publique à la veille d’une élection.

Les 4 voix libérales insistaient pour leur part sur la nécessité de mécanismes pour empêcher que le résultat d’une élection à un poste public soit déterminé par la participation démesurée à la dernière minute d’un groupe d’intérêt, ce qui fausserait le jeu de la démocratie.

En somme, la question était de savoir si la sacro-sainte liberté d’expression permet à quiconque de s’ingérer dans le processus électoral au détriment peut-être de la démocratie elle-même ? La Cour suprême a répondu oui, ce qui a rendu Barack Obama furieux.

John Paul Stevens

Les décisions de la Cour suprême s’accompagnent généralement d’une opinion des juges qui ont voté contre. Dans le cas de FEC c. Citizens United , c’est le vénérable juge John Paul Stevens qui a rédigé l’opinion minoritaire. Le juge Stevens aura 90 ans en avril.

La bi-partisannerie de la Cour suprême est perçue par plusieurs comme un danger pour la démocratie américaine, et ce jugement en fournit sûrement un bel exemple. Dans son opinion, d’une grande sévérité à l’endroit de ses pairs, John Paul Stevens commence ainsi (je n’ai pas voulu traduire le texte afin de m’assurer de ne pas modifier le ton et le fond des propos du juge. ” The Court’s ruling threatens to undermine the integrity of elected institutions across the Nation. The path it has taken to reach its outcome will, I fear, do damage to this institution.” Et il poursuit:” Five justices were unhappy with the limited nature of the case before us, so they change the case to give themselves an opportunity to change the law.

Le juge Stevens explique qu’il voit dans ce jugement un danger pour l’individu. ” The Court’s blinkered and aphoristic approach to the First Amendment may well promote corporate power at the cost of the individual and collective self-expression the Amendment was meant to serve. It will undoubtedly cripple the ability of ordinary citizens, Congress, and the states to adopt even limited measures to protect against corporate domination of the electoral process.

Dans les années antérieures, la Cour s’était penchée à deux reprises sur une question similaire, soit les cas connus sous les  noms de Austin et McConnell. Dans les deux cas, la Cour avait tranché dans l’autre sens. John Paul Stevens conclut alors :” The only relevant thing that has changed since Austin and McConnell is the composition of this Court ”.

Si le jeune président des États-Unis veut s’attaquer à la Cour suprême, son meilleur allié est probablement le vieillard qui y siège.

 

6 Commentaires

Classé dans Actualité, économie, Jean Gagnon