Archives quotidiennes : 28 janvier 2010

De Victor Jara à Guantanamo : la même CIA (26)

Si vous pensiez que Jack Idema était un exemplaire unique dans ces conflits, détrompez-vous, il n’était pas le seul, hélas. D’autres frappadingues ont sévi à Kaboul ou à Bagdad, sous le déguisement d’anciens militaires aux états de services dithyrambiques, bien entendu, alors que le plus souvent, soit ils n’avaient jamais mis les pieds dans l’armée, soit avaient été rejetés pour insuffisance ou insubordination. Ceux-là, mais aussi parfois de vrais employés de la CIA, que l’on a surpris à torturer comme les deux mercenaires de Jessen & Associates dont je vous ai déjà parlé ici. Retour sur les excès en tous genres de la CIA en Afghanistan, ou portrait d’un de ses membres parti pourrir huit années en prison pour meurtre…un des rares cas à s’être fait prendre, à se demander s’il n’a pas servi à rassurer avant tout l’opinion publique sur l’image d’une CIA vertueuse et respectueuses des lois, et même des droits de l’homme. Car c’est ce que l’on croit là-bas, bien entendu depuis « l’épuration » de 1976.

Il y en a en effet d’autres encore, dont un qui ment autant qu’Idema, sinon plus, et un autre qui lui, va finir en prison, alors qu’il est bel et bien membre de la CIA. Commençons par le menteur invétéré : Joe Cafasso, alias Robert Stromer et bien d’autres identités encore. De la trempe d’un Carew, celui-là, de son vrai nom Philip Sessarego (1), on le sait. Toute une vie, en ce qui le concerne, à avoir joué d’identités différentes, pour obtenir les feux de la rampe et passer un jour à la télévision. Cafasso a ressurgi vivant, lui, comme par enchantement en janvier 2009 seulement. Lors d’un banal contrôle routier aux Etats-Unis. L’année précédente, il avait déjà été contrôlé… mais avait donné un faux nom et surtout un faux numéro de sécurité sociale, appartenant à une jeune fille âgée de 13 ans de Rhode Island. Lui en a aujourd’hui 52 : le verdict tombe aussitôt, usurpation évidente d’identité, et direction la prison, cette fois. Il en possédait même plusieurs autres, de noms, après que des journalistes curieux se soient intéressés à son cas : « Jay Mosca » ou « Gerry Blackwood » par exemple. A peine détenu, un homme se présente chez lui, et demande à sa compagne du moment, âgée de 63 ans, l’obtention de son ordinateur personnel. L’homme se présente comme un « soldat des forces spéciales« , et affirme tout de go qu’il a été jeté lui aussi en prison… de la faute de Cafasso. C’est… notre grand ami Tora Bora Jack ! De retour, lui aussi, dans l’actualité (voir les deux épisodes précédents !) !!! Le monde des tricheurs est bien petit ! L’officier de police qui a arrêté Cafasso, Robert Cauffman, a appris entre temps que ce dernier s’est avoué être pourchassé par le FBI et la CIA. Et vient aussi de découvrir qu’il a lui aussi hanté les studios de télévision pendant l’invasion irakienne : décidément, entre loups, on se partage le même territoire !

Comme pour Idema, la « carrière » de Cafasso, en effet, mérite qu’on s’y attarde un peu, afin d’enfoncer un peu plus le clou de cette spirale de mensonges entretenus car nécessaires à un pouvoir qui avait commencé sa guerre… par un gigantesque mensonge. En ce qui concerne Cafasso, sur son cas s’ajoute l’intervention d’une blogueuse, Kathryn Kramer, un écrivain de Science Fiction, qui l’avait accusé en 2006 d’avoir volé son ordinateur. Etrange rappel, car la dame semble bien avoir été une proche du personnage. Une machine rendue aussitôt à la police par la nouvelle compagne de Cafasso : sur un site, un blogueur facétieux fait remarquer qu’ainsi on ne saura jamais ce qu’il y avait dedans (*2) ! Quels sont les liens entre Cafasso et Idema, voilà qui nous importe, à vrai dire. Enfin, plutôt leur rivalité, dirons nous, car ces deux-là sont bien deux ennemis jurés.

Ennemis, car travaillant sur les mêmes territoires. Ceux du mensonge. Pour Cafasso, au moment où il se fait prendre, cela fait sept ans qu’on le savait, qu’il mentait. A la suite d’un article du New-York Times du 29 avril 2002 qui avait jeté un éclairage crû sur ses pratiques particulières. Article renseigné, selon beaucoup… par Jack Idema en personne. Cafasso avait été l’invité régulier de Fox-News, encore elle, où il s’était présenté comme étant un ancien béret vert doté d’une Silver Star pour bravoure devant l’ennemi, avait servi au Viet-Nam et avait même participé à la tentative de récupération des otages en Iran, en 1981 (qui s’était soldée par un désastre). La totale, question affabulation (*3) ! Il avait hanté les studios quatre mois d’affilée, en qualité de « consultant », sans que jamais Fox ne s’inquiète de vérifier son CV : on ne dira jamais assez ici le caractère fantasque de cette chaîne littéralement dédiée au pouvoir Bushien. Cafasso, au passage, s’était aussi vanté d’être un plongeur émérite de grande profondeur, bien entendu. En trafiquant bêtement les photos sous ordinateur.

Un consultant surprenant, qui n’avait fait en réalité que 44 jours de service à Fort Dix en 1976 avant d’en être renvoyé pour incapacité ! Bizarrement, notre faux soldat avait prédit à l’antenne de la Fox que selon-lui, Ben Laden s’échapperait de Tora Bora. D’où tenait-il le filon, nul ne l’a jamais su. De ses liens, peut-être avec l’ amiral Clarence A. Hill Jr, très ami avec John M. Poindexter. Car Passaro racontait tout et son contraire depuis longtemps, aidé par quelques amis compatissants. L’homme avait déjà quelques frasques télévisuelles au compteur, pourtant.

C’est grâce à ses amitiés qu’il était déjà apparu à la télévision en 1996, au nom de l’Associated Retired Aviation Professionals, un groupe qui affirmait alors que le vol de la TWA 800 avait été abattu par un missile. On sait ce qu’il en est de la théorie. Pour se faire admettre parmi les généraux qui défendaient la thèse, Cafasso avait déjà à l’époque gonflé son CV militaire (une constante donc chez lui) : découvert comme tricheur et affabulateur, il avait été éjecté de l’association. Pas gêné pour autant, le voilà placé par son ami Hill au milieu d’activistes serbes et s’activer à l’aide humanitaire après les bombardements de l’Otan, auprès de David Ruich, l’homme de la pub de Rockwell, le fabriquant du bombardier B-1 (ici au milieu de la photo), avant d’être à nouveau éjecté et de se retrouver à préparer la campagne présidentielle de Patrick J. Buchanan. Viré depuis 2002 de la Fox, il était pourtant apparu peu après comme toujours représentant de celle-ci à l’ambassade de Yougoslavie, comme si de rien n’était. L’homme osait tout, c’est simple. Audiard l’aurait cerné vite fait, ce phénomène. Il osera même répondre au Times qui enquêtait sur lui, en affirmant (on ne se moque pas) qu’il était bien de la CIA et qu’il « infiltrait » la Fox !!! Cafasso est un affabulateur invétéré. Pour ce faire, il s’était mis sous la houlette de VeriSeal, une drôle de société chargée paraît-il de faire la vérité sur les anciens des services secrets. Or cette dernière, à elle-seule, résume tout l’imbroglio de l’information pendant la guerre en Irak et en Afghanistan.A des chaînes de télévision menteuses, sans aucune éthique, plus que partisanes, on pouvait vendre n’importe quel scénario. « Embedded » avaient-il dit. On traduira par menteurs. D’aucuns ont foncé sur l’opportunité en effet.

Car cette société elle-même prête plus qu’à confusion, avec comme membres Charles Pfarrer, l’auteur de « Warrior Soul ; The Memoir of a Navy SEAL« , et aussi ancien commandant de l’USS Brister, qui est aussi devenuprofesseur de tactique militaire U.S. Navy War College, et même le spécialiste réputé des opérations sous-marines. Mais, et c’est plus étonnant, c’est également le scénariste de films d’Hollywood tels que « The Jackal, » (avec Bruce Willis, Richard Gere), « Navy SEAL, » (avec Charlie Sheen, Bill Paxton) et « Darkman, » inspiré des Marvels Comics avec Liam Neeson) et de Steve Waterman, auteur de « Just a Sailor : A Navy Diver’s Story of Photography, Salvage, and Combat. » Bref, un individu qui mélange faits réels et fiction. Ce qui, dans son entreprise est plutôt… paradoxal.

Car VeriSeal, qui est dirigée par Kent Dillingham, qui a lui-même servi en Afghanistan et en Iraq se charge, justement, de vérifier si les dires des invités des plateaux TV sont exacts, et traque les faux soldats ou les mercenaires inventés. Ce n’est pas ce qui manque. Dillingham, qui a été interviewé sur la question de la recrudescence des faux anciens combattants, qui semble avoir explosé depuis le 11 septembre ! (on en a eu l’exemple en France lors des récentes commémorations de 1944). Parmi eux, beaucoup se réclament de la CIA en effet… puisque c’est plus facile (il n’y a pas de permis d’agent secret), l’étonnant ici étant que la lettre de VeriSeal défendant Carrasso n’ait pas été contredite… par cette société. De là à conclure que VeriSeal laisse passer des individus dans le gruyère de sa base de données… Un Cafasso déjà disparu de la prison de Porter County où il avait été conduit, et ce, depuis le 30 mai 2009 maintenant. A-t-il déjà repris ses « activités » ? Aux dernières nouvelles, en effet il s’était transformé en… chasseur de tornades, site internet à l’appui, sous un pseudo plus qu’évocateur : Robin Storm (*4) !

Bref, des gens à la recherche d’idées nouvelles de scénarios, avant tout, prêts à écouter les anciens nageurs de combat ou les anciens de la CIA leur raconter leurs exploits. Mieux encore : leur sponsor, Security Enterprise Consultants, est à la tête de Special Ops Associates, Inc. de Fort Lauderdale, en Floride, qui n’est autre qu’une société de mercenaires pour l’Afghanistan désormais intéressée par la sécurité des bateaux en mer d’Oman ou dans le Golfe d’Aden. Tout se tient encore une fois. On copie, on invente, on entre dans le jeu réel ou pas, et on sort des bouquins qui se vendent tous à plus de 500 000 exemplaires ! On retombe sur le « club » des Idema et compagnie ! Qu’on s’étonne après qu’ils se prennent pour des Georges Clooney ou plutôt pour Danny Kaye, dans le personnage de Walter Mitty !! C’est bien connu : tous les soldats ratés passionnés d’Airsoft ou de Paintball ont comme surnom « Walt » ! En Angleterre, on en trouve pas mal au BNP... car évidemment, comme idéologie, il ne faut pas s’attendre non plus à des communistes… Idéologiquement, le mercenariat tire à l’extrême droite… demandez en France aux anciens du DPS de notre ami Jean-Marie, ils vont raconteront au bout de deux bières à peine comment ils égorgeaient en Ouganda. Vrai ou faux. Des Jack Idema, il y en a partout.

Selon la presse, le différent entre Cafasso et Idema provenait bien de 2002 : le papier vengeur du New-York Times avait été écrit grâce aux divulgations d’Idema, qui souhaitait ainsi se débarrasser d’un rival encombrant chez Fox. Les deux mentaient à l’antenne, il y en avait un de trop. Cafasso aurait aussi agressé dans un bar Robin Moore, l’auteur chez qui Idema avait squatté les 2/3 des pages dans « The Hunt for Bin Laden » (il occupait aussi la couverture de l’ouvrage !). Cafasso se disait aussi Chevalier de l’Ordre de Malte et avait aussi détourné un mouvement religieux évangéliste noir, le Mendenhall Ministries, orienté vers l’aide aux plus pauvres, dont il affirmait être le représentant à l’étranger. Idema jouait sur la même corde sensible, racontant qu’il avait sauvé des vies lors du tremblement de terre en Afghanistan, photos d’enfants afghans dans ses bras à l’appui. Ces personnages douteux n’hésitent devant rien en effet pour se redorer le portrait. Cafasso, repéré par le shérif local de Mendenhall, qui le surveillait, lui avait joué son air favori : celui de la fuite, au prétexte d’une soudaine maladie grave à soigner, sa partition favorite.

Passaro n’était donc qu’un menteur invétéré, qui n’a jamais fait partie de la CIA. Un autre personnage, lui, a bien fait partie de l’agence. Il s’appelle David Passaro, et était en Afghanistan un civil travaillant pour une société privée : un mercenaire, donc. Comme par hasard lui aussi formé au départ à… Fort Bragg (on y revient une nouvelle fois, à savoir que ce lieu est vraiment l’apprentissage de l’enfer). Ancien de la 82nd Airborne Division, recruté par la CIA, on le retrouve un jour de 2003 en Afghanistan, au milieu de trois parachutistes de son ancienne division, en train d’interroger à sa manière un afghan sur la base d’ Asadabad. Oh, même pas un terroriste capturé après une longue traque : un afghan tranquille, Abdul Wali, venu se présenter lui-même le 18 juin 2003 aux soldats américains afin de montrer qu’il n’avait rien à voir avec les dernières attaques au mortier sur le camp, alors qu’on le soupçonnait d’’en être l’auteur. Mal lui en a pris. Venu lui-même se présenter aux soldats, il subira trois jours de tortures, frappé à coups de lampe métallique (flashlight) sur tout le corps. Le 21 juin, il est déclaré mort dans sa cellule. Le 17 juin 2004, Passaro est inculpé de mauvais traitements (et non pas de meurtre). Ce qui lui évite quarante ans de prison : il s’en sort, déclaré coupable, avec 8 années de détention, le 17 août 2006. C’est la première fois qu’un contractant, un mercenaire est ainsi jugé. Et la première fois aussi que Michael Hayden, le responsable de la CIA, a été obligé de reconnaître le comportement inacceptable d’un de ses protégés. Pour une fois, dirons-nous ici. Visiblement, Passaro paye pour ceux qui n’ont pas été dénoncés, car des morts suspectes en détention, ce n’est pas ce qui manque d’après les rapports d’Amnesty ou de Human Watch.

Il y en eu d’autres en effet. En 2005, trois ans après les faits, un inspecteur de la CIA perquisitionnait une prison au nord de Kaboul. Dans cette dernière, en 2002 un des officiers en charge de la CIA, lors d’un interrogatoire musclé, avait mis à nu un détenu d’à peine vingt ans, l’avait projeté sur le sol en béton et l’y avait laissé tel quel pour la nuit. C’était à la prison de Salt Pit dénoncée plus haut dans notre enquête. Le lendemain matin, le prisonnier avait été retrouvé mort de froid. Il avait été enterré fissa juste après dans un cimetière discret, sans aucun nom sur la tombe, sa famille non avertie de son décès. Son corps désormais et définitivement introuvable, à moins que son exécuteur ne révèle où. Un « prisonnier fantôme » de plus. L’officier responsable de la prison, un homme de la CIA, avait été promu peu après. Mais il était le seul de rang sur place et n’avait aucun supérieur pour rendre compte montre l’enquête : lors de l’exposé de l’inspecteur de la CIA devant le House Comittee, il fut démontré que le jeune homme assassiné n’avait aucun lien sans doute avec Al Quaida. Mort pour rien, un de plus. Au sommet de la hiérarchie, Porter Goss, interrogé lui aussi, lors de l’enquête, avait admis qu’il y avait bien d’autres cas similaires, et que l’inspecteur « n’avait pas fini d’en trouver d’autres… s’il en avait le temps« . Le cynique Goss avait trouvé la solution pour remédier au problème : après le rapport accusateur de l’inspecteur, il avait fait détruire Salt Pit (*5). Pour la reconstruire ailleurs. Ce qui en dit long sur l’immunité dont il jouissait au sein du gouvernement.

Décidément, la CIA est bien gangrenée jusqu’au plus haut de sa hiérarchie, et cela se démontre chaque jour qui passe et qui amène son lot de révélations supplémentaires. On avait au départ créé des chiens de garde, on a lâché depuis dans la nature des chiens qui ont la rage et qui ne savent plus obéir.

(1) « As far as 22 SAS is concerned, they are telling us, in capital letters, Mr Carew in no beret, he had no selection pass, he had no badge, he had no postings, and he had no operational duties, he was never a member of 22 SAS.

(2) To : KeyLargo « And some how the gummint will determine that no one can access the computer.

(3)  » -He called himself Robert Stormer, Gerry Blackwood and Robin Storm among other aliases.

He claimed he was a retired lieutenant commander in the Navy Reserve, serving with the Navy’s Supervisor of Salvage and was a specialist in weapons retrieval. He claimed to be a marine engineer and marine salvage specialist.

-He claimed to have won the Silver Star for bravery, had served in Vietnam and was part of the secret mission to Iran in 1980 to rescue hostages.

-He was none of these.

-His total military experience consisted of 44 days of boot camp at Fort Dix., NJ in May and June of 1976 and his honorable discharge as a private, first class.

-He’s a fraud, an accused con man and now he’s in jail ».

(4) « He also claimed to be a member of NASCAS (National Association of Storm Chasers and Spotters). Memberships to the organization are free and officials say Storm has not produced any credentials to support who he claims to be. Earlier in October 2007, an op-ed was published in the Fort Worth Star Telegram under the name of Robert Stormer. The biography associated with the op-ed claims that “Robert Stormer of Chicago is a retired lieutenant commander in the Navy Reserve, serving with the Navy’s Supervisor of Salvage, and was a specialist in weapons retrieval. He is a marine engineer and marine salvage specialist”.

(5) « The Salt Pit was the top-secret name for an abandoned brick factory, a warehouse just north of the Kabul business district that the CIA began using shortly after the United States invaded Afghanistan in October 2001. The 10-acre facility included a three-story building, eventually used by the U.S. military to train the Afghan counterterrorism force, and several smaller buildings, which were off-limits to all but the CIA and a handful of Afghan guards and cooks who ran the prison, said several current and former military and intelligence officers. »

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Classé dans Six de l'Hexagone, Stéphane Bouleaux

Privatisation du système de santé – L’exemple de Singapour.

Philippe David.       Le Minarchiste Québécois

Au Québec, aussitôt qu’il est question de privatisation de certains éléments de notre système de santé, les gauchistes montent au barricades, revendiquant leur droit sacro-saint de faire payer leurs soins de santé par quelqu’un d’autre. Ils ont effectivement le droit de vivre dans le déni de la réalité, mais la réalité est que le cout de notre système de santé 100% financé par les deniers publics est insoutenable et nous devrons faire un choix tôt ou tard. Présentement, le système de santé accapare plus de 40% du budget de la province et on peut logiquement s’attendre à ce qu’il dépasse 50% bientôt et avec le vieillissement de la population, ces couts ne feront qu’augmenter avec de moins en moins de contribuables pour le payer. Il serait donc sage de considérer un autre modèle. En faisant de petites recherches, je suis tombé sur une modèle qui pourrait être une bonne solution ici et qui est soutenable à long-terme; celui de Singapour.

Pourquoi Singapour?

Singapour est une ville-état d’environ 4,3 millions d’habitants. C’est évidemment beaucoup plus petit que le Québec en termes de superficie, mais l’écart de population n’est pas assez grand pour ne pas rendre une comparaison valable. Le revenu moyen des Singapouriens est sensiblement le même que celui des québécois. De plus, étant une ancienne colonie britannique, Singapour a un système public calqué sur le NHS britannique, ce qui veut dire que le système québécois pourrait s’adapter relativement facilement à celui de Singapour. Aussi étonnant que ça puisse paraître, Singapour possède un système de santé universel classé 6e au monde par l’OMS (le Canada est au 30e rang et les États-Unis au 37e) mais qui ne coûte que le tiers de ce que coûte le système canadien par rapport au PIB.

Je cautionne tout de même que le système de santé de Singapour n’est pas un système libertarien. L’état y participe en grande partie, comme vous le verrez. Par contre, dans l’optique d’une réduction de la participation de l’état aux soins de santé et de la remise du pouvoir décisionnel entre les mains des individus et des pourvoyeurs de soins, ce système offre des avantages indéniables qui font que les libertariens comme moi pourraient le considérer comme un compromis acceptable à court-terme.

La philosophie singapourienne

Que ce soit au Canada, aux État-Unis ou en Europe, les débats sur la santé tournent toujours autour de qui doit payer. Mais peut importe comment on s’y prend, au final l’argent proviendra toujours de la poche des individus. Singapour a donc décidé de prendre une approche différente. Leur but était de responsabiliser leurs citoyens par rapport à leur santé, remettre les décisions de santé dans les mains des individus et leurs pourvoyeurs de soins, d’éviter la surconsommation des soins et les abus, de contrôler les couts et de rendre les soins abordables tout en garantissant l’accès à des soins de base de qualité aux plus démunis. Leur système est bâti autour d’une structure qu’ils appellent les 3M: Medisave, Medishield et Medifund.

Medisave

Medisave est un compte d’épargne-santé obligatoire géré par l’état qui couvre environ 85% de la population. Il est une composante du programme de pension obligatoire appelé Central Provident Fund ou CPF. Typiquement les employés y versent 20% de leur salaire et les employeurs fournissent 13%. Environ 6 à 8% de cet argent est déposé dans le compte Medisave de chaque travailleur. Le compte Medisave peut alors servir à rembourser les frais médicaux et hospitaliers courants encourus par les travailleurs et leur famille immédiate. L’idée est de couvrir compètement les couts de la plupart des patients dans les hôpitaux publics subventionnés par l’état. Au-delà de tout ça, les patients doivent payer de leur poche ou à partir d’une assurance supplementaire comme le MediShield.

Medishield

MediShield est un plan d’assurance national à déductible élevé et faible prix qui couvre les frais plus élevés des maladies et accidents sérieux ou catastrophiques. Les singapouriens ont aussi le choix de plusieurs assurances privées similaires. Toute les primes d’assurance peuvent être payées à partir du compte MediSave.

MediFund

MediFund, le troisième volet est un fond d’assistance aux démunis qui couvre ceux qui ne sont pas couverts sous MediSave et qui n’ont pas les moyens de payer leurs frais médicaux. L’accès à MediFund est sujette à une étude de moyens ponctuelle pour s’assurer que l’aide va seulement à ceux qui en ont vraiment besoin et couvrent les soins de base dans les hôpitaux publics. C’est le filet de sûreté qu’offre l’état pour s’assurer que personne ne soit laissé sans accès aux soins de santé.

Eldershield

Eldershield est un ajout à la structure 3M originale qui fournit une protection additionnelle qui consiste en une assurance privée qui couvre les divers handicaps causés par la vieillesse. Il fournit une allocation mensuelle à ceux qui se retrouvent incapables d’accomplir trois activités de base de la vie de tous les jours ou plus.

Public et privé

À Singapour, 80% des soins primaires sont fournis par des cliniques et praticiens privés et 20% sont fournis par des polycliniques publiques. À l’opposé, les soins nécessitant une hospitalisation sont livrés à 80% par des hôpitaux publics et 20% par le privé. Les différents prix sont contrôlés par le gouvernement, mais les praticiens, cliniques et hôpitaux publics et privés on la liberté de fixer leurs prix à l’intérieur de certaines limites. La liste de prix de chaque pourvoyeur de soins doit être disponible aux patients afin de leur donner la possibilité de magasiner. Comme les patients ont le contrôle de leurs propres dépenses de santé, ils ont la possibilité de mieux choisir avec l’aide de leur pourvoyeur quels traitements sont appropriés. Le pouvoir décisionnel est dans les mains des patients et des médecins plutôt que celles d’un assureur ou d’un fonctionnaire. Le fait que les patients doivent co-payer, freine les abus et la compétition entre les cliniques, hôpitaux et praticiens réduit les coût et améliore les services. Étant donné qu’ils sont plus conscients des couts, les singapouriens sont aussi plus conscients des impacts de leur mode de vie sur leur santé et font des choix plus éclairés sur leur style de vie. Par exemple, il n’y a presque pas d’obésité à Singapour.

Conclusion

Grâce à la philosophie de la structure 3M, Singapour a construit le système de santé le plus efficace au monde en termes de rapport qualité/cout. Le système de Singapour est l’égal ou de presque tous les systèmes de santé qu’on nous brandit en exemple, mais ils arrivent à le réaliser à moins de 4% de leur PIB (incluant public et privé). Leur modèle serait facilement adaptable au Québec. Si on voulait sérieusement contrôler les couts des soins de santé sans sacrifier la qualité (même en l’améliorant – Les temps d’attente pour tous les traitements sont moins de 30 jours à Singapour), nous serions fous de ne pas le considérer.

Références.

Singapore Ministry of Health: Healthcare System

Singapore’s Health Care System: A Free Lunch You Can Sink Your Teeth Into

The Singapore Model

OMS: Singapour

The World Health Organization’s ranking of the world’s health systems


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Classé dans Actualité, Philippe David