Archives quotidiennes : 31 janvier 2010

Yes, we can’t

Yan Barcelo, 30 janvier 2010

Je peux dire que je n’ai jamais souscrit à l’obamanie, et le parcours du président américain à ce jour, au moment d’entamer la deuxième année de son mandat, me donne raison.

Je ne peux pas commenter sa tentative de faire passer son nouveau plan de sécurité médicale. Ça semble louable, mais je n’ai rien suivi de ce côté.

Par contre, du côté des mesures visant à réparer le système financier, mes premières impressions se vérifient jusqu’ici : Obama n’est pas à sa place. Il ne comprend strictement rien au monde financier, de telle sorte que les Etats-Unis – et le monde – se retrouvent dans une situation où on a un coureur cycliste pour tenir la barre du Titanic à la dérive.

Commençons tout d’abord avec les personnes. Le dossier financier est essentiellement mené à Washington par ceux-là même qui ont créé le système déréglementé sous les administration Clinton et Bush, système qui a mené à la débandade. Qui sont ces hommes? Lawrence Summers, qui préside le National Economic Council d’Obama; Timothy Geithner, Secrétaire du Trésor, qui a succédé à Hank Paulson, tous deux issus de Goldman Sachs; Ben Bernanke, acolyte intellectuel d’Alan Greenspan, premier créateur de l’hyper-bulle financière; Patrick Parkinson, directeur de la Banking Supervision & Regulation Branch à la Réserve Fédérale, sous Bernanke, un des artisans de l’infâme Commodity Futures Modernization Act of 2000 par lequel toutes les transactions de dérivés gré à gré ont été mises à l’abri de toute supervision réglementaire.

Aujourd’hui, tous ces hommes disent qu’ils se sont trompés en croyant dur comme fer que les marchés financiers étaient capables de s’auto-réglementer. Mais leurs actes de contrition sonnent faux. Et tous ces hommes, artisans du désastre, ont été nommés en poste par Obama…

Outre ces officiels de la branche exécutive, il y a tous les joueurs du côté législatif. Là, il règne une coalition qu’on appelle les « New Democrats » qui semblent plus pressés de rendre la partie facile à Wall Street qu’à lui serrer les ouies. Le genre de décoction législative et réglementaire qu’ils sont en train de réchauffer a toutes les chances d’être bien faible et tiède.

Revoyons quelles sont les choses qu’il est impératif de faire, et ce qui est en train de se tramer.

Titrisation et responsabilité. – Par le jeu de la titrisation et des dérivés financiers, on a permis la mise en place d’une longue chaîne d’irresponsabilité grâce à laquelle les banques se déchargent de leurs prêts en les titrisant pour les vendre à des investisseurs extérieurs, faisant ainsi de la place pour de nouveaux prêts. Évidemment, parce que les banques ne portent plus la responsabilité de leurs prêts, elles ont une forte tendance à consentir des prêts de faible qualité à des débiteurs qui ne les méritent pas. S’il y a un rouage crucial qui a permis le giga-dérapage de la crise financière, il est ici.

Que fait-on à Washington à ce chapitre? On parle d’obliger les banques à garder un certain « intérêt » dans leurs prêts, de l’ordre de 2% à 5%. Est-ce suffisant? Que non. Avec des exigences aussi insignifiantes, le jeu de la titrisation et de la grande gigue de l’irresponsabilité va reprendre de plus belle. La solution? Elle est simple, élémentaire – et beaucoup trop simple pour nos académiciens de la finance : il suffit d’obliger les banques à faire leur job, c’est-à-dire consentir des prêts en connaissant bien la qualité de crédit des gens et des entreprises à qui elles prêtent, et gérer ces prêts elles-mêmes. C’est justement pour faire ce travail fondamental dans l’économie que les banques obtiennent des chartes particulières qui leur donnent des privilèges – mais aussi des obligations. En d’autres termes : que les banques fassent leur job!

La dérive des dérivés – Si les dérivés n’avaient pas été là, agissant comme des méga-amplificateurs de la crise, nous n’aurions pas eu de crise – et les risques de retomber dans une nouvelle phase de la crise, plus dévastatrice encore, n’existeraient pas.

Comment se portent les dérivés. Très bien, merci. Après un sommet de 683 trillions $ en valeur notionnelle atteint en juin 2008, la masse des dérivés sur cette planète a marqué un recul à 547 trillions $ en décembre 2008, au plus fort de la crise (chiffres de la Banque des règlements internationaux). Mais cette « dérive » n’a pas duré longtemps. Dès juin 2009, les dérivés étaient en train de rattraper le terrain perdu, leur masse notionnelle ayant remonté à 604 trillions.

Que faire avec ces dérivés? S’arranger pour qu’ils n’existent plus, point à la ligne. Comment? Quelques mesures comptables très simples régleraient la chose. Il suffirait d’obliger toute institution ou toute entreprise qui s’aventure dans des contrats de dérivés de prendre immédiatement au moment de signer le contrat une provision comptable pour perte qui réfléterait les risques inhérents à ces instruments. Si un dirigeant d’une entreprise prenait de la l’argent dans la caisse de celle-ci pour aller jouer au casino, la règle comptable élémentaire serait d’inscrire dans les livres comptables une provision pour perte de 50% des montants mis en jeu. Après tout, aux jeux de hasard, les chances de gagner et de perdre sont de 50-50.

Les dérivés sont l’équivalent financier des jeux de hasard, mais portant des conséquences systémiques prodigieuses. Qu’on oblige donc les joueurs à mettre de côté les sommes représentant les risques en jeu.

Évidemment, de telles mesures sont trop radicales pour nos amateurs de casino. On a donc entretenu pendant un certain temps l’idée de transférer tous les produits financiers dérivés vers des parquets publics, sur le modèle des parquets déjà existants comme le Chicago Mercantile Exchange ou la Bourse de Montréal. Une telle mesure obligerait les joueurs à se contenter de contrats standardisés et à abandonner tous les contrats de nature « sur mesure ». C’est un pis aller. Mais voici que Washington est en train de couper la poire en deux et d’obliger seulement certains types de contrats de dérivés d’être transigés sur des parquets, et d’en laisser une foule d’autres fleurir dans l’obscurité des transactions gré à gré. C’est comme si on disait à une bande d’enfants turbulents qu’ils ont deux places pour s’amuser : dans le salon, parmi les adultes, ou dans la cave, où aucun adulte ne va les superviser. Où le « fun » va-t-il « pogner », pensez-vous?

(Suite la semaine prochaine…)

15 Commentaires

Classé dans Actualité, Yan Barcelo