De victor Jara à Guantanamo : la même CIA (41)

On l’a vu hier, l’Amérique du Sud a vu défiler pendant des années des cartons d’aide humanitaire avec derrière, le plus souvent des hommes qui n’avaient pas le profil d’anges, et des machines qui ont parfois servi à trafiquer des élections, art dans lequel l’Amérique a pris de l’avance sur le reste du monde en imposant le pire système qui puisse exister pour la démocratie : le vote électronique. Mais il n’y a pas que cette partie du monde qui a subi ce sort : les pays récemment envahis ont eu droit eux aussi à leur dose d’autocollants USAID. L’Afrique idem, spécialement dans les pays les plus instables, notamment le Soudan, où des avions chargés d’aide humanitaire ont ostensiblement servi à transporter aussi des armes. L’exemple récent de la Georgie est là pour nous rappeler aussi que parfois ce n’est pas le carton qu’il faut regarder, mais également l’engin qui l’apporte. Retour sur les étranges façons de l’aide humanitaire gouvernementale américaine, ou la CIA n’est jamais très loin de la porte ou de la soute du cargo, du bateau ou de l’avion apportant vivres, graines Monsanto ou couvertures.

Au Soudan, c’est le ballet des IL-76 affrétés par Victor Bout qui a amené l’aide humanitaire pendant des années. Je n’y reviens pas, ayant traité ici-même le sujet à plusieurs reprises. Au Congo, au nom de la « conservation » des forêts ou des gorilles, d’autres avions et d’autres ballets ont pris place, au nom d’organismes bidons tels que le « Central Africa Region Partnership for the Environment » (CARPE) ou le « Congo Basin Forest Partnership » (CBFP), deux programmes en forme de coquilles vides servant de paravent complet à des activités militaires et paramilitaires. Parmi les généreux donateurs « humanitaires » : Douglas C. Yearly, directeur de chez Lockheed Martin et le WWF (World Wildlife Fund)… WWF et ses gorilles (de vrais gorilles !), dont ceux de la fondation Dian Fossey, qui n’a pas vraiment vu l’argent qui lui était destiné, reconverti en … Kalashnikovs.

Victor Bout sera pisté par certains membres d’USAID, qui n’hésiteront pas à jouer aux espions jusque sur le net pour dénoncer ses activités…(1) En ignorant visiblement son rôle réel. En 2004, ce sont bien les avions de Bout qui avaient pris en charge 99 tonnes de pistolets (? ??) à bord de l’Ilyushin 76 ER-IBV, destinés aux policier irakiens, via notre ami Stoffel, de la Wye Oak Technologies…. dont on avait perdu la trace… ainsi que celle des 99 tonnes d’armes transportées ! Les avions d’Air Almaty tronaient sur les aéroports des Emirats, avec devant eux les cartons d’USAID… et dedans des chargements d’armes ! Les photos destinées à la propagande humanitaire montraient parfois d’étranges coïncidences…

Au Pakistan, comme on vous l’a déjà expliqué ici, sous USAID (*2), il y avait bien du Blackwater qui se cachait, avec le cas pendable de Craig Davis dont je vous ai déjà parlé ici. Via tout un montage passant par Creative Associates International, Inc. (CAII), une toute petite firme, quasi inconnue, qui était l’employeur réel de Davis. Une société qui ne vit encore aujourd’hui quasiment que des contrats passés par USAID : 90% exactement de ses revenus sont liés à l’agence gouvernementale. Après être intervenue en Bolivie, puis en Haiti ou où elle a fait de sérieux ravages comme nous le verrons bientôt, CAII a obtenu un contrat de 157 millions de dollars pour remettre sur pied parait-il le système éducatif irakien. En fait de stylos et de blocs-notes, CAII apportait surtout… des espions sur place, de façon fort discrète.

En Afghanistan, c’est un autre problème : celui de Scott « Max » Anthony Walker , un « coordinateur de sécurité » pour un programme d’infrastructure de routes et d’approvisionnement en énergie d’ 1.4 milliard de dollars, obtenu par l’ US Agency for International Development. Des infrastructures créées par des sociétés privées américaines, dont le Louis Berger Group et Black & Veach, sous contrat avec l’armée américaine. L’homme a tout simplement obtenu 250 000 dollars en pots de vin pour que son entreprise, Black & Veach, hérite d’une partie du marché de la reconstruction : au pays de la corruption, USAID n’échappe pas non plus à la dilapidation de l’argent des contribuables américains ! Car il est vrai qu’en Irak on s’est avant tout servi, avant même de poser le premier parpaing de reconstruction ! Ce qui importe en Irak, pour la CIA, ce ne sont pas les parpaings, mais ce qu’on dit des parpaings dans les médias :  » USAID, cette même agence nord-américaine qui a consacré, en 2008, plus de 45 millions de dollars pour tenter de déstabiliser la Révolution cubaine, gère en Irak une vaste campagne de propagande destinée à présenter l’occupation du pays comme une opération humanitaire réussie. »

Car c’est simple : sous la direction d’USAID, les « assistants humanitaires » se retrouvent vite estampillés espions locaux, sous le vocable de PRT : » À force de rapports biaisés, de statistiques manipulées et de fausses prétentions, la USAID tente de convaincre le public nord-américain des succès des « Équipes provinciales de reconstruction » (PRT, en anglais) qui tentent de se manifester hors de la Zone Verte, où ses cadres résident, sous la protection d’escortes paramilitaires de la Blackwater (…) La réalité est que les PRT sont, en grande majorité, incrustés dans l’armée mercenaire, ne fonctionnent pas hors des zones les plus protégées du pays et se consacrent à corrompre de petits entrepreneurs et des agriculteurs alors convertis en informateurs des services secrets nord-américains. » Un USAID qui n’hésite même pas à présenter telle quelle la chose : « Selon Front Lines, publication officielle de la USAID, tous les agents de la USAID, étiquetés « conseillers au développement », entretiennent des relations étroites avec les troupes d’occupation dans leurs secteurs d’activité ainsi que le système de renseignement et de contre-insurrection ». Parmi les fameux projets de « reconstruction » du pays, nous vous avions déjà cité le cas d’une gigantesque.. prison, qui ne sera jamais terminée : « exemple de cet effort « reconstructif » célébré par l’agence : la prison de Khna Bani Saad, une installation pour 1 800 détenus dont le projet a été octroyé à la firme Parsons et qui ne sera jamais terminée. Depuis qu’ont commencé à s’élever les murs de l’édifice maintenant abandonné, l’entreprise a cependant empoché 333 millions de dollars. »

En Afghanistan, c’est autre chose (mais le même résultat !) pas de problèmes pour délivrer l’aide humanitaire signée USAID. De forts jolis petits avions s’en chargent parfaitement. Des CASA 212 avec un air de déjà vu ici à plusieurs reprises. Le 17 avril 2009, USAID annonçait qu’elle cherchait un fournisseur pour délivrer ses matériels de reconstruction dans le pays. Quelques semaines après, c’était Blackwater/Xe qui était sélectionné : la même firme qui vient d’avouer avoir participé à des « opérations spéciales de la CIA« … Parmi les éléments à transporter, ceux nécessaires à la réalisation d’écoles, via la micro-société Creative, déjà décrite ici. Pour des projets tels que « RISE », pour « Revitalization of Iraqi Schools and Stabilization of Education« , supporté par USAID à équivalence de 157,1 millions de dollars sur trois ans. En 2003 ; Creative s’était déjà goinfré 60 millions de dollars pour une « educational reform » et reconstruire 1 000 écoles, former 30 000 enseignants et apporter pour 15 millions de dollars de livres scolaires. Ce à quoi on peut ajouter 55 millions pour une « assistance technique » fumeuse au ministère de l’éducation afghan. A ce jour, on en est loin de ses objectifs, mais l’argent versé a bel et bien disparu. On ne sait pas si entre les cahiers d’écoliers étaient glissés les fameux fusils-mitrailleurs transportés, on le sait, par les agents infiltrés de Blackwater. En toute impunité, et hors de vue du Congrès.

Mais pour les incrédules qui ne voulaient pas voir encore les intrusions manifestes de la CIA au sein d’USAID, l’histoire relativement récente de la Georgie est exemplaire. C’est celle de l’envoi d’aide humanitaire après les combats, où le choix du navire transporteur résume à lui seul les dessous du fonctionnement de la politique américaine. Nous vous l’avions déjà signalé ici-même« À signaler que lorsque les Américains envoient un bateau d’aide humanitaire en Géorgie, après les combats, l’U.S. Coast Guard Cutter Dallas (WHEC 716), ils l’intègrent à la Combined Task Force 367 et le font suivre par un destroyer lanceur de missiles, l’ USS McFaul (DDG 74). Ou mieux encore : on apprend le 5 septembre qu’une nouvelle livraison humanitaire sera faite non pas par un bête cargo, mais par l’USS Mount Whitney. Un bateau à l’allure anodine, mais bardé d’antennes et de capteurs : ce n’est autre que le meilleur navire d’écoute que possède les États-Unis ! « Chargé d’intercepter les communications, de collecter le renseignement, de coordonner les actions avec les autres unités américaines et enfin de lancer les opérations dans la région » nous apprend un site informatif. Les livraisons humanitaires d’USAID tournent à la provocation pure et simple. Ce qui n’a pas échappé aux Russes, restés vigilants, qui invoquent à juste titre la convention de Montreux de 1936 sur les détroits en rappelant à l’ordre la Turquie. » Le transporteur des cartons d’aide humanitaire était le meilleur bateau d’écoute et d’espionnage que puisse posséder les USA : son choix résume à lui seul la technique américaine pour s’immiscer dans la vie d’un pays. Ici, dans le domaine particulier et pointu de la surveillance électronique, dénoncée inévitablement alors par Moscou.

Les pays grugés par ses interventions humanitaires déguisées ont décidé aujourd’hui, enfin, de réagir, à l’initiative du Vénézuela qui est logiquement devenu la bête noire des Etats-Unis, pour cette raison de plus. Il y a un an, la création d’un « Centre d’Alerte pour la Défense de la Souveraineté » (ou CADES) qui se consacrera, selon ses statuts, à « développer un réseau continental d’enquête sur les projets d’ingérence, de déstabilisation et d’espionnage américain contre les peuples d’Amérique latine »,annoncée à Caracas, semble avoir été un pas décisif. Tout est parti d’un ouvrage fondamental, « La Telaraña Imperial : Enciclopedia de Injerencia y Subversión » (« La toile d’araignée impériale : encyclopédie de l’ingérence et de la subversion ») signé Eva Golinger et Romain Migus, qui analysait en détail l’ingérence américaine en Amérique du Sud, (et pas seulement là) via USAID et la NED : « Entre autres choses, Golinger et Mingus expliquent la connection entre les Bilderberg, les groupe d’entreprises, politiciens et dirigeants les plus importants du monde, et les canaux de télévision privés au Venezuela ; la relation entre des étudiants vénézuéliens, les militaires étasuniens, l’OTAN et le multimillionnaire George Soros ; le lien entre les mouvements séparatistes de Santa Cruz en Bolivie, ou de l’état de Zulia au Venezuela, ou de Guayaquil en Équateur, et de jeunes en Ukraine et en Georgie et comment les architectes de l’agression contre l’Irak sont membres d’un think tank yankee qui a prépare un plan semblable contre le Venezuela. » On retombe bien sur les mêmes…

A Cuba, le même travail de fond de déstabilisation se fait encore aujourd’hui, avec toujours la NED et sa myriade d’organisations dites humanitaires. On en dénombre 11 différentes, ayant touché au total 1 435 329 dollars en 2008. « La grande majorité de cet amas hétéroclite d’organisations, groupes et groupuscules ont été lies dans le passé à des activités de l’Agence centrale de renseignement (CIA). » précise cette fois encore la chercheuse vénézuelienne Eva Golinger. Sous Bush, la présence au Sénat de M. Mel Martínez, d’origine cubaine et de bonne vieille droite plutôt fascisante, n’a pas été dans le sens du changement. L’homme a participé à l’élaboration de la Commission for Assistance to a Free Cuba (« Commission de soutien à une Cuba libre« ), destinée à carrément anéantir l’existence de Cuba en qualité de nation indépendante. La nomination d’un « proconsul » destiné à remplacer Fidel Castro a dans ce sens représenté un sommet, comme si ici l’on désirait envahir la Belgique, en nommant à l’avance un lointain descendant dela monarchie comme futur roi. Caleb McCarry, nommé par G.W. Bush « Coordinateur pour la transition à Cuba » avait même fait le tour des capitales européennes pour tenter de les séduire, non sans difficulté parfois, il est vrai. L’homme s’est distingué autrement, notamment par son action en Haïti, où il avait des amitiés nettement mafieuses. USAID a eu en effet une influence énorme et calamiteuse en Haïti, en y mêlant une autre dimension : la dimension religieuse, tout aussi… insidieuse. Le « travail silencieux » de la CIA a en effet aussi fait des ravages dans cette partie du monde parmi la plus défavorisée, où les coups d’états se sont succédés, quand ce n’est pas un prêtre-président devenu pire que le dictateur qu’il remplaçait. Mais de cela nous parlerons dans les jours à venir, si vous le voulez bien, tant Haïti la miséreuse a pu focaliser et résumer à elle toute seule l’action insidieuse d’USAID…

(1) « Bout’s subcontractor has some notable business partners of his own. According to the United Nations, one of Kossolapov’s business partners is Zieleniuk, who runs News Air and is the director of Mega Manufacturing Holdings, which was set up by Rosvooruzheniye, the Russian state weapons manufacturing company, to build a client base for arms deals. Zieleniuk owns an Antonov-12 aircraft stationed at Entebbe in Uganda and has military connections in the Congo and Zambia. One U.N. report said Bout is « strongly suspected to be connected to Russian organized crime, » and the African intelligence document obtained by ICIJ alleged that Zieleniuk, Sidorov and Bout all belonged to the same Russian organized crime syndicate »

(2) « In Pakistan, certainly in Afghanistan, and definitely in Iraq, CAII appears to operate under the auspices of contracts let by USAID, in support of the agency’s regional goal of promoting « a thriving economy led by the private sector, as stable political and economic conditions prevent terrorism from flourishing in fragile or failing states. In order to improve economic policy and the business environment, USAID aims to continue to promote macroeconomic reform, revenue collection, and privatization of state-owned enterprises. »

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Classé dans Six de l'Hexagone, Stéphane Bouleaux

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