De Victor Jara à Guantanamo, la même CIA (47)

Hier, nous avons vu que l’homme qui a berné la CIA était un simple escroc, pour qui la CIA représentait une proie supplémentaire, visée en raison de la pression d’une faillite annoncée. Certainement émoustillé par sa réussite, notre homme s’est enhardi, alléché par les mirobolants contrats du Pentagone. Mais pour y entrer, il lui fallait d’autres soutiens. Celui d’un gouverneur du Nevada, ayant des responsabilités dans les attributions de marchés d’armement, qu’il va tenter de soudoyer. Et réussir à le faire, avec une facilité déconcertante, selon une méthode bien traditionnelle : l’attrait d’une croisière gratuite, pendant laquelle sera scellé le pacte de corruption entre les deux hommes. Il lui en coûtera 100 000 dollars, mais lui permettra de viser encore plus haut, avec l’octroi d’autres contrats encore plus étonnants encore. Plongée au sein du système purement mafieux d’attribution des contrats les plus juteux, protégés par le bouclier du secret défense, qui permet, on le sait, toutes les manigances financières et politiques (en France, patrie des Frégates de Taïwan et des sous-marins pakistanais, on en sait quelque chose en effet !). Avec au final le retour à l’écran d’un personnage politique dont nous avons déjà parlé ici, un des plus… véreux, et très certainement le plus corrompu du petit monde de la famille Bush : John Negroponte.

L’homme en cause était bien plus tortueux encore ! Une photo résume cette incroyable façon d’être et de faire : celle d’un Montgomery orné d’une serviette de table sur la tête, en pleine croisière dans les caraïbes en 2004, en train de lever un toast à bord du Seven Seas Navigator. A ses côtés, le nouveau gouverneur républicain du Nevada… Jim Gibbons… dans la même tenue. Gibbons, un ancien pilote de chasse, membre à part entière du comité « Intelligence and Armed Services », à savoir parmi ceux qui choisissent l’équipement de l’armée US. Un poste stratégique pour qui veut bénéficier de contrats juteux… si l’homme est corruptible. Ce qui est le cas de Gibbons, empêtré depuis 2006 dans la révélation de cette très sombre histoire de marché militaire désastreux. Tous deux, en tout cas, visiblement bien avinés, et bien entourés de filles et de femmes…

A 20 000 dollars la croisière, on aurait pu s’attendre pourtant à un peu plus de retenue. Non, ses deux beaufs en goguette fêtaient ce jour là leur association avec un troisième individu : Warren Trepp, qui les invitait , justement, sur le paquebot. Un autre escroc, tout simplement, le patron du premier cité, et le possesseur en réalité du logiciel soi-disant décodeur des messages d’Al-Jazeera cité dans notre épisode précédent ! A bord du navire, il y avait aussi Patrick Swayze (alors encore en bonne santé !) et John O’Hurley, celui qui jouait J. Peterman dans la série des « Seinfeld » à la TV US, venus faire de la figuration, dûment appointée comme il se doit… un monde de frime, de strass et de paillettes… et de compromissions incroyables (*1). La croisière s’amuse, comme on n’imagine même plus de nos jours !!!

Pour la soirée sur le paquebot, Warren Trepp avait en effet sorti le grand jeu : les invités avaient été cueillis à leur arrivée dans le Nevada et conduits à Miami via Carnival Air Lines, à bord d’un des 7 Boeing 727 de sa flotte. Et raccompagnés de même à la fin de la croisière. La totale, quoi ! Le grand jeu ! Trepp, entrepreneur plutôt douteux, également en cheville avec Michael Milken un « junk-bond trader » de chez Drexel Burnham Lambert, accusé en 1990 d’avoir fraudé le fisc pour 900 millions de dollars .. et ayant hérité pour ça de 10 années de prison (il n’en n’avait fait que deux !). Mais un fin négociateur, capable d’embobiner la CIA (on l’a vu) et le premier gouverneur venu. Tel Gibbons, qui va finir par y perdre sa carrière politique…

Une soirée fructueuse, à bord du paquebot, en fait pour lui : une dépense en forme d’investissement pur et simple, à fort court terme, pour l’ineffable Trepp. La même année, en effet, sa société logicielle, baptisée logiquement « eTreppid » héritait fortuitement d’un contrat mirobolant de 30 millions de dollars sur 5 ans accordé par le U.S. Special Operations Command (USSOCOM). C’était le 16 eme rang des contrats du Pentagone, cette année là : il n’y avait pas eu de concurrence pour l’offre, car c’était un de ces fameux « no bid contracts » si décriés aujourd’hui. Pour tout le monde, un cadeau signé Gibbons, bien entendu. Apporté sur un plateau. Le sujet du contrat était d’un flou extraordinaire : il consistait en la fourniture, paraît-il, au Pentagone, d’un « logiciel de reconnaissance d’objectifs, de compression et de transmission d’images ou de données via satellite » … dont personne n’a encore vu la couleur au moment de la signature, ni la moindre démonstration. Un « vaporware » complet, comme on dit en informatique. Sachant l’origine, on songe aussitôt à une resucée complète du coup des vidéos trafiquées d’Al-Jazzerah, cette nouvelle histoire de « reconnaissance » replacée encore une fois ? Pas loin de ça en effet : sur les 30 millions versés, la firme avouera en avoir dépensé 12 en recherches… sans déboucher sur la moindre application concrète.

Les croisières et les voyages en 727 offerts par Trepp ont du bon… elles ont réussi à faire acheter 30 millions de dollars du vent… complet. Trepp se vante partout que son logiciel miracle est destiné à être utilisé sur les drones Predator, alors en pleine montée en puissance au Pakistan… alors qu’il ne les équipera jamais. Son soft ne marche pas, et certains le savent depuis longtemps déjà… mais d’autres semblent ignorer totalement que c’est le même que celui permettant soi-disant de lire les messages secrets d’Al-Jazeera : normal, le contrat passé pour le pseudo-décryptage des vidéos était resté du domaine du secret défense ! De peur du ridicule, diraient les mauvaises langues, habitués aux avions renifleurs et à un Giscard d’Estaing berné.

Aujourd’hui que le scandale est apparu au grand jour, on a une bien meilleure vision de la transaction passée, via les emails présentés par les avocats respectifs….des deux partis en conflit : celui de notre incroyable Montgomery et ceux du gouverneur véreux du Nevada… le premier accusant le second d’avoir reçu deux liasses de 50 000 dollars, le soir même, sur le paquebot, en échange du marché militaire promis. Un autre email de la femme du gouverneur rappelant Montgomery « de ne pas oublier l’argent promis« … on nage en plein contrat sordide, en pleine transaction mafieuse. Ce ne fut pas hélas le seul contrat passé de la sorte. Il y en a eu d’autres, dont un très particulier, signé avec des gens très proches du pouvoir bushien. Montgomery s’est toujours vanté d’être en relation directe avec Cheney... Mais le dernier fut de loin le plus représentatif.

Le dernier contrat signé en 2007 par eTreppid (noté du 28 septembre) est en fait le plus révélateur de la méthode utilisé par ce véritable forban, et accepté par des personnes peu recommandables, car ayant déjà été mouillées dans des scandales mémorables, dont celui de l’Irangate. Ce contrat est signé au nom d’ une opération faisant partie d’un programme plus vaste et bien étrange appelé Big Safari. Un contrat qui est plus que sybillin : la firme signataire (eTrepp donc) s’engage d’emblée à ne rien divulguer à l’extérieur de ce qu’elle fait ou pourrait faire au sein de Big Safari. En réalité, ce fameux projet Big Safari est un vieux plan paravent de l’armée US et de la CIA : il a servi à transformer les avions de la guerre froide en espions visuels puis électroniques… de façon complètement opaque, et en brassant des millions de dollars. C’est un de ces fameux « black projects », véritables gouffres à dollars, qui engloutissent des sommes phénoménales sans que le public puisse savoir à quoi elles sont destinées. Pas moins de 30 milliards de dollars pour l’année fiscale en cours, en 2009 ! Pensez-donc que cela en attire, des escrocs !

Aujourd’hui, il sert à camoufler l’argent mis dans la technologie des explosions à distance des IEDs explosant grâce à des téléphones portables, via des avions comme le EC-135 Joint Star ou les petits bimoteurs Guardrails… mais aussi les C-130s into Combat Talon (MC-130E), Compass Call/Rivet Fire (EC-130H), Commando Solo (EC-130E), l’AC-130H Gunship Special Operations Forces Improvement (SOFI), et le Senior Scout, et à payer un logiciel qui n’a jamais marché, le contrat étant de cinq années… l’homme qui appose sa signature en bas de l’acte n’est autre que avec John Negroponte, celui que l’on a suivi ici depuis une bonne paire d’épisodes, à avoir facilité les pires exactions des escadrons de la mort en Amérique du Sud pour le retrouver négocier avec Musharraf du bon usage des drones au Pakistan, en passant par proconsul d’Irak… d’aucuns disent que le contrat passé consistait aussi à faire ressortir d’autres versements occultes… mais bon, au pays des Blacks Ops, on suppose que tous les chats sont… gris.

Et ce n’est pas tout encore : le logiciel foireux de Trepp, on ne sait s’il a finalement été installé ou non à bord des Predators. Officiellement, non. Logiquement, en effet, il n’a jamais dépassé le stade du prototype, et n’a de toute façon jamais marché correctement dans ses versions antérieures. De toute manière, il n’aurait pas bénéficié d’une meilleure installation que le logiciel de transmission de données actuel qui permet d’avoir l’image à plus de 15 000 km de la zone survolée par le drone. Pour satisfaire à la vitesse de transmission nécessaire, et éviter les temps de latence des corrections de trajectoire faites au joystick, le fabriquant du drone à dû faire des choix drastiques. En l’occurrence, faire l’impasse sur le cryptage-décodage des données échangées… qui ralentissait trop le débit, laissant un trou béant de protection logicielle découvert par les Talibans, aujourd’hui capable de faire écraser les drones à … 4,5 millions de dollars avec un simple ordinateur, une parabole et le logiciel SkyGrabber à 25.95 dollars (18 euros) ! On retombe presque sur le détournement de l’usage du téléphone satellitaire de Reyes et de Ben Laden ! Un logiciel à 26 dollars d’origine ukrainienne (! !!) devenu l’arme fatale pour descendre la merveille de technologie américaine tant vantée par le responsable des armées, Robert Gates, qui n’a eu de cesse d’en faire la promotion à la place des F-22 (pas mieux dotés pour causer avec les opérateurs au sol ou les autres avions !)… une stupidité sans nom, une tare technologique que pas un seul observateur n’aurait osé imaginer. Tout le monde savait pourtant depuis 1990 que le flux descendant du satellite renvoyant les images du Predator ne pouvait être encrypté ! Après les faux logiciels incapable de reconnaître les cibles, les vrais, incapables de se protéger de la moindre intrusion logicielle et piratables à merci ! Les russes captent donc depuis toujours les images des Predators américains. On s’était un peu étonné de leur retard en la matière, qui les a obligé de se rapprocher des israéliens pour fabriquer des drones : le manque de protection de données des engins américains a peut être joué un rôle dans leur relative lenteur à s’équiper…

En fait, notre escroc de haut vol, si on peut l’appeler ainsi, vend le même logiciel depuis toujours : en 1998, sa toute première « invention » était un soft qui convertissait les bandes vidéos de surveillance des casinos (*2), comme ceux de Reno et de Las Vegas (il le vendra aussi chez General Electric) en base de données facilement archivable, avec reconnaissance des visages au passage. C’est toujours le même procédé, cinq ou dix ans après, transformé en reconnaissance d’images cryptées chez Al-Djazeerah ou de reconnaissance de cibles pour Predators. Et toujours le même fiasco : les casinos cités ont assez vite laissé tomber le procédé, jugé pas assez fiable. Le procédé n’a jamais été réellement efficace, en fait : pour arriver à placer son incroyable bobard du décryptage des images de télévision d’Al-Djazeera, notre homme trichait, bien entendu : son logiciel sortait des coordonnées qu’il avait introduit lui-même auparavant. Il n’a jamais réussi à refaire l’expérience devant un parterre de militaires convoqués pour le regarder fonctionnement. Exactement le coup des avions renifleurs en France (voir plus bas).

En 2004, il devient pourtant « Eaglevision », et s’annonce cette fois comme étant un système inédit de transmission satellitaire… or personne n’est allé vérifié une chose : en 1994, Matra Cap Systems proposait le même nom pour un procédé aux fonctions similaires… comblant les manques criants apparus durant l’opération Desert Storm !!! On ne sait si les deux Eagle Vision se sont croisés un jour, en tout cas la similitude est fort étrange. Eagle Vision n’a rien de transcendant, pour afficher les photos satellites et les cartes, il utilise bêtement Falcon View, un logiciel sous Windows du Georgia Tech Research, créé en 1993 et vraiment utilisable en 1994, disponible en open source depuis juin 2009 seulement. En fait rien de révolutionnaire. Mais vendu 30 millions de dollars quand même à l’armée ! Voilà qui ressemble fort au logiciel de fabrication de cartes vendu des millions à la CIA pour faire les plans du Canal de Panama, décrit ici aussi, en fait un logiciel allemand à peine modifié vendu une fortune… même procédé, et même détournement colossal des fonds de l’Etat !

Quant à Montgomery, à vrai dire, ces ennuis le poursuivent, décidément, au même titre que son logiciel raté tant vanté . Après l’épisode Trepp, le voilà débarqué dans une entreprise fondée par la richissime divorcée Edra Blixseth… à qui il a réussi à vendre le même logiciel tant vanté (3), toujours le même… or cette dernière, un peu plus futée peut-être que d’autres, ou simplement observatrice, clame depuis partout que le fameux logiciel ne marche pas du tout. On s’en serait un peu douté, a force. Ce qui ne semble pas plaire à notre héros du jour, Mongtgomery criant à la divulgation d’information secrète… oubliant qu’en le vendant une nouvelle fois, il venait lui-même de briser le contrat exclusif signé avec John Negroponte ! On peut être blonde, riche et être plus subtile que la CIA, aux Etats-Unis ! Une petite maligne, pensez-donc, que celle-là, qui a réussi il est vrai à divorcer sans avocat… et à en sortir avec un très belle part du gâteau, au pays des avocats, il faut le faire !

(1) « Montgomery was CTO of Reno-based eTreppid Technologies, which produced bucketloads of data purported to represent “geographic coordinates and flight numbers” hidden in these broadcasts. All of which, it seems, was hokum, finally debunked in cooperation with a branch of the French intelligence service — but not, says the article, before the fabricated information, chalked up to “credible sources,” was used as justification to ground some international flights, and even evacuate New York’s Metropolitan Museum of Art. »

(2) « Mr. Trepp jumped into the technology boom in 1998, founding eTreppid in Reno with Mr. Montgomery, a software developer who served as chief technology officer, according to court papers. Its first product converted casino-surveillance tapes into digital data that could be stored and searched, based on data-compression and pattern-recognition software written by Mr. Montgomery. It was tested in casinos in Reno and Las Vegas and was eventually licensed to a unit of General Electric Co., in 2002. »

(3) « Gibbons touted several defense contracts June of that year, including eTreppid. He stated that eTreppid : « allows higher- quality automatic target recognition from compressed video information. This technology can be integrated into the Predator, operated from Indian Springs Air Force Auxiliary Field, 35 miles northwest of Las Vegas. »


1 commentaire

Classé dans Six de l'Hexagone, Stéphane Bouleaux

Une réponse à “De Victor Jara à Guantanamo, la même CIA (47)

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