La crise de la liberté… en 1 000 mots

Nous faisons face aujourd’hui à une crise de liberté. « Libertaire » ou « libertarienne », simples expressions à la mode pour désigner que nous commençons à voir autrement aujourd’hui que vivre en société pose un dilemme, entre le désir d’être libre… et la solidarité qui est l’indispensable ciment qui garde ensemble les éléments d’un société et permet à celle-ci de subsister .

La liberté, c’est faire ce qu’on veut, jouer à être Dieu en n’acceptant les contraintes ni de la nature ni des autres. La liberté est fonction du pouvoir qu’on possède, puisque c’est toujours le pouvoir qui fait défaut quand on ne fait pas ce qu’on veut. Liberté et pouvoir sont les deux faces de la même médaille. Le corollaire est qu’on est dans un jeu à somme nulle et que le pouvoir des uns pose la limite de la liberté des autres.

Dans une société, bien sûr, il y a des accommodements de consensus concernant la liberté, basés sur ce qu’on dit « la justice », mais qui ne sont en fait que des habitudes : des leçons apprises, qu’au-dela d’un certains seuil, priver un individu de sa liberté suscitera une résistance qui rendra négative l’équation du plaisir à tirer en exerçant le pouvoir de le plier à sa volonté.

On se dit donc tous « pour la liberté », chacun ne cherchant pas moins à augmenter son pouvoir. La solidarité, c’est un noble sentiment altruiste, mais plongeant ses racines dans le riche engrais de l’égoïsme qui fait comprendre à quiconque n’est pas trop bête que l’on se défend mieux et qu’on produit davantage si on se partage les tâches que si on cherche à tout faire seul comme Robinson sur son île. Vivre en société, c’est faire le choix d’une certaine solidarité, ce qui n’empêche pas chacun de souhaiter prendre plus du tronc commun et y mettre moins… , mais sans remettre en cause le choix essentiel de vivre ensemble.

Une société a le choix de mettre plus ou moins en commun, mais elle n’a pas celui de faire abstraction du dilemme entre liberté et solidarité. Ce qu’elle met en commun signifie NÉCESSAIREMENT qu’est réduit d’autant l’espace où l’individu est parfaitement libre de ses décisions et de ses gestes. Inversement, l’individu ne peut affirmer sa liberté qu’en s’affranchissant de certaines contraintes de la solidarité, perdant alors certains avantages liés à la division du travail et la sécurité qui va de paire avec un étalement des risques. Il faut établir un point d’équilibre entre liberté et solidarité.

Une société industrielle en gestation, puis en accomplissement, exigeait une exemplaire solidarité. Dans le sens, d’abord, que les rouages d’un machine exigent l’obéissance à un plan, dans celui aussi que les valeurs aberrantes tendent à revenir vers la moyenne et, quand elles ne le font pas assez vite, doivent y être ramenées par des mesures d’exception, dans celui enfin, où une dichotomie esprit/matière brutale peut ne voir l’action sur cette dernière qu’en termes collectifs (solidarité), la liberté se retranchant dans la chasse gardée de la pensée pure, inaccessible et sans compromission imposée.

Une société de production tertiaire change tout. Elle réduit l’interchangeabilité entre ses éléments, rend le quantitatif trivial au profit du qualitatif et fait de la motivation le premier facteur de productivité. Le principal avantage de vivre en société étant la division du travail, celui-ci devient paradoxalement efficace uniquement dans la mesure où une grande liberté en devient une composante ! Le pendule qui oscille entre le libertaire et le solidaire est projeté aujourd’hui avec force vers le pôle « liberté », au point qu’on en vient à oublier que sans solidarité – et le sacrifice d’une partie de cette liberté – toute société est rigoureusement impossible.

Ce qui est nouveau, aujourd’hui, c’est que le sacrifice d’une partie de la liberté doit être LIBREMENT consenti, car il est devenu inefficace de même songer à l’imposer. Comme il est devenu inefficace tôt dans l’histoire de traiter en esclave son médecin, sa courtisane ou le précepteur de ses enfants… on en perd alors le meilleur. Aujourd’hui, la liberté devient essentielle à TOUTES les variables où la solidarité est nécessaire.

Il est donc ubuesque de penser qu’on améliorera l’éducation en augmentant de quelques heures la charge de travail des enseignants, la santé en encadrant plus minutieusement les interventions médicales ou l’administration de l’État en ajoutant des fonctionnaires. La solution à la crise de la liberté passe par la compréhension que la solidarité ne peut plus exister dorénavant que si elle est DÉSIRÉE.

Comment obtenir ce résultat ? En faisant d’abord le choix, au palier du système de production, de substituer une structure d’entrepreneuriat à celle contreproductive basée aujourd’hui sur le salariat et un volet envahissant d’assistanat. Comment l’intervention de l’État en production ? En appliquant la règle pragmatique de produire les biens et d’offrir les services en mode collectif quand il est plus efficace de le faire de cette façon, mais s’en remettant à l’entreprise privée quand la motivation des intervenants est le facteur premier à considérer, ou quand des hypothèses diverses doivent être évaluées et comparées au vu de leurs résultats.

Etonnamment, la place qu’on doit laisser à l’interprétation dans le calcul de ce qui est plus ou moins efficace est bien mince. Appliquer dans chaque domaine cette règle de l’efficacité comparée du collectif (public) et du privé pourrait avoir la rigueur d’une loi mathématique, si le débat n’était pas faussé par ceux qui veulent s’en faire du capital politique. La crise libertaire/libertarienne est avant tout l’invention d’un nouveau clivage qu’on cherche à créer, pour remplacer celui Droite-Gauche qui ne fait plus descendre dans la rue que des nostalgiques, des fauteurs de trouble et des gamins. La crise de la liberté – ou de la relation individu-État – n’est PAS le débat entre la Droite et la Gauche, lequel est terminé. L’injustice du système est connue, on connait aussi les coupables, le capitalisme est mort. il ne reste que des têtes à trancher et à mettre au bout d’une pique. L’équilibre liberté-solidarité est tout autre chose.

Pierre JC Allard

1 commentaire

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Une réponse à “La crise de la liberté… en 1 000 mots

  1. yanbarcelo

    @PierreJCAllard
    Je suis en désaccord avec la facon dont vous confinez la liberté à la seule sphère de la volonté de puissance. Je crois que dans le concept de « liberté » il y a une très grande part d’humilité et de soumission à l’ordre humain et à l’ordre de nature. Et comme le souligne L’Artiste, la responsabilité est une composante intrinsèque de la liberté.

    Ayant soulevé ces réticences conceptuelles, il reste qu’il faut saluer la nouvelle lecture que vous proposez de l’équilibre individu/société qui est à refaire et qui ne s’inscrit plus dans l’ancien clivage Droite/Gauche. Il faut repenser le rapport entre, d’une part, les besoins légitimes individuels et les revendications égoistes, et d’autre part les impératifs du bien commun. Une piste qu’il faut suivre et que j’explore est la facon dont le principe de plaisir est devenu hypertrophié dans nos sociétés et comment il a saccagé les notions essentielles de responsabilité et de solidarité. À mon sens, ce travail d’érosion s’est fait dans l’ordre intellectuel et culturel, mais c’est dans la sphère morale que la dernière cible et la destruction ultime reposent.

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