La crise de la politique… en 1 000 mots

On ne parle pas ici d’une crise politique dans le sens d’un choix critique à faire entre Pierre et Paul, entre Libéral et Conservateur, entre Démocrate et Républicain ou entre un programme de gauche et un programme de droite, mais d’une crise de la politique elle-même. Une remise en question, non pas tant des procédures pour déterminer qui exerce le pouvoir – même si elles ont leur importance –  que de la façon dont la gouvernance se définit, de ses limites et de ses modalités d’exercice.

En apparence, il semble y avoir un consensus. Qui vous a dit du bien, récemment, du fascisme, du stalinisme, du despotisme éclairé,  de la monarchie absolue ou que quelque forme de gouvernance autre que la démocratie ?   La DÉMOCRATIE occupe seule tout l’espace correct du débat politique. Tout le monde ou presque est convaincu des mérites de la démocratie. On est pour la démocratie ou l’on est un monstre.

Au point où même ceux pour qui se dire démocrates exige de sérieux accommodements avec la logique – comme les amoureux de la charia islamique ou les nostalgiques de la dictature du prolétariat – par exemple,  cherchent souvent à se dire démocrates quant même ! Il y a un consensus en faveur de la démocratie. Évidemment, le consensus s’arrête là. Parce que, lorsqu’on a dit  » démocratie  » et qu’on a applaudi,  le consensus se brise.

Il éclate dès qu’on tente de répondre à quelques questions pourtant simples, mais bien embêtantes, comme  » Qu’est-ce que la démocratie ? « ,  » Quel type de démocratie ?  » , » Quelles sont les conditions minimales pour qu’on soit bien dans un régime démocratique ?  » etc. etc… Ces questions agacent, parce qu’elles nous confrontent à cette réalité choquante que si l’idéal démocratique comme concept règne sans rival sur les coeurs et les esprits,  celle-ci ne règne en fait nulle part ailleurs. La démocratie est un projet de société qui reste à bâtir.

D’abord, elle n’existe pas. Peut-on parler de démocratie, quand certaines options de gouvernance disposent, pour se faire connaître et vanter leurs mérites, de moyens financiers qui sont 100 fois ceux de leurs concurrents et que l’accès de ceux-ci aux médias est, avec les premiers, dans  le rapport du zéro à l’infini ? Les conditions matérielles pour un choix démocratique n’existent pas.  Triste, mais ce n’est que le moindre des problèmes de la démocratie…

Supposons une information parfaite, accessible à tous. Peut-on honnêtement prétendre que tous les citoyens, adéquatement formés par et dans un système d’éducation dont la sagesse ni la compétence ne suscitent le moindre doute, ont le bagage de connaissances générales, la culture et l’éducation pour accueillir cette information et la comprendre ?

Supposons même que les connaissances générales de tous soient de même niveau, peut-on poser comme axiome que nous, les enfants chéris du bon Dieu, avons tous une même aptitude fondamentale à penser droit et qu’a connaissances et information égales nous en arriverons tous à nous former  une opinion éclairée et judicieuse ?

Faisons un acte de foi et supposons-le aussi.  Il n’en reste pas moins qu’une société qui peut fonctionner doit être, par définition, un ensemble de compétences complémentaires.  L’opinion de chacun sur chacune des questions spécifiques auxquelles gouverner exige une réponse a-t-elle la même probabilité de conduire à la décision la plus efficace ?  Serait-il raisonnable  que mon avocat opine sur le traitement de mon ulcère et mon médecin sur la conduite de mes affaires ?

La volonté populaire nous dira-t-elle avec sagacité, si on doit encourager l’épargne ou la consommation, si la conjoncture internationale et le rapport des forces suggèrent des investissements militaires, si on doit favoriser un nivellement des revenus, si nous avons les ressources pour un système de santé gratuit et universel, etc. ?

La réalité, c’est que dans une société complexe, considérant tous les facteurs, il n’y a qu’une seule meilleure solution  et que ce n’est pas Quidam Lambda, mais des experts qui la connaissent.  On peut s’en remettre à la volonté du peuple pour nous dire ce qu’il juge « la meilleure », mais on connaît ses critères. Les réactions du peuple sont prévisibles.

La politique globale qui résulterait de la volonté populaire ne constituerait pas un ensemble cohérent, mais serait au contraire un tissu dense de contradictions.  La volonté démocratique de la population serait d’augmenter les services et de diminuer les taxes et impôts tout en remboursant la dette, misant sur un gain d’efficacité qui irait de paire avec une réduction non seulement des effectifs, mais de la charge de travail de chacun…

Le rôle du politicien en démocratie est d’abord de faire croire à l’impossible, puis de s’excuser de ne pas l’avoir livré… en promettant que maintenant il le fera. Mentir n’est cependant pas suffisant. Pour qu’un État fonctionne, il faut qu’aux choix démocratiques des quidams soient substituées des décisions prises par des experts. Cohérentes. Efficaces. Le fonctionnariat est là pour ça.  Il est choisi, nommé, pas élu.

Quand on dit démocratie, en  faisant tout pour exclure toute participation du peuple à la prise de décision, il faut donc comprendre que ce n’est pas SEULEMENT une arnaque pour déplacer le maximum de richesses vers ceux qui ont déjà la richesse et le pouvoir.  C’est AUSSI un geste de mansuétude, pour cacher aux enfants chéris du bon Dieu que, non seulement la démocratie n’existe pas, mais que, dans le sens racoleur qu’on a donné au terme “démocratie”, celle-ci est rigoureusement impossible. La crise de la politique, c’est qu’une part grandissante de la population prend conscience de cette impossibilité.

La solution ? Comprendre que l’individu ne peut pas définir des politiques : il ne peut que choisir celle qu’il veut entre des options cohérentes qu’on lui présente.  La démocratie efficace est celle d’un droit de veto.  Globalement, mais il faut aussi introduire dans la gestion de l’État BEAUCOUP de points de contrôle sectoriels permettant que les citoyens puissent dire démocratiquement ce qu’ils ne veulent pas et, dans le champ de leur compétence, exclure les moyens qu’ils considèrent inacceptables.

 

Pierre JC Allard

N.B  Pour un exemple de ce que serait une démocratie au palier des secteurs, voyez: http://nouvellesociete.wordpress.com/2008/03/14/22-le-verdict-populaire/

 

4 Commentaires

Classé dans Actualité, Pierre JC Allard

4 réponses à “La crise de la politique… en 1 000 mots

  1. Jessiekay

    Vous avez entièrement raison et le seul exemple de vraie démocratie au monde qui fonctionne est la Suisse. Pour mieux vous en rendre compte faire un tour par le site du Carton Rouge du Citoyen

    http://www.cartonrougeducitoyen.ch/index.php/component/content/article/1-nouvelles-quotidiennes/1287–preparons-nous-a-defendre-la-democratie

    qui ne manque jamais de souligner avec force que le citoyen, c’est lui le roi et pas les politocards !!!

  2. Sébas

    Selon moi, LA nature existe et elle est IMMUABLE:

    Plus le pouvoir est proche du citoyen, plus il devra se responsabiliser par rapport à ses choix.

    Plus le pouvoir est distribué entre plusieurs mains, moins ces mains sont corruptibles.

    Plus le pouvoir est décentralisé, meilleur sera la diversité pour accommoder plusieurs formes de « choix de sociétés » et ce, à l’intérieur d’un même pays.

    Une démocratie sans cadre « républicain », n’est pas une démocratie.

    Une démocratie où -entre chaque élection- presque tout est décidé par quelque-uns (soi-disant des représentants du peuple ou de soi-disant « experts »… SANS sagesse), n’est pas une démocratie.

    Au Québec et au Canada, nous n’avons aucun de ces éléments.
    Nous ne VIVONS PAS DANS UNE RÉELLE DÉMOCRATIE.

    Un technocratie?
    Un média-cratie?
    Une lobby-cratie?

    Démocratie? NON!

    Sagesse des foules:

    « La Sagesse des foules est un livre écrit par James Surowiecki, publié en 2004, traduit en français en 2008, à propos de l’agrégation de l’information dans les groupes, résultant en décisions qui, selon l’auteur, sont souvent meilleures que celles d’individus isolés du groupe. Le livre présente de nombreux cas d’études et anecdotes pour illustrer sa thèse, et touche à plusieurs domaines dont l’économie et la psychologie. Surowiecki se penche également sur l’émergence des marchés prédictifs en tant qu’outil d’exploitation de la sagesse des foules.

    Le titre est une allusion à la Folie des foules de Charles Mackay, publié en 1841.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Sagesse_des_foules

    ***

    @ Jessiekay:

    Bien d’accord avec vous!

    La démocratie a UN sens, c’est un gouvernement PAR LE PEUPLE, POUR LE PEUPLE.

    Tous les systèmes de gouvernance qui ne donnent pas le pouvoir ultime au peuple, ne sont PAS des démocraties.

    Ce n’est pas parce que je me dis « intelligent » que je le suis. Il faut le démontrer par des arguments.

    Ce n’est pas parce que je me dis « ouvert », que je le suis. Il faut le démontrer par des gestes.

    Il faut juger un arbre à ses fruits, et les fruits de notre système NON-DÉM0CRATIQUE, ne sont vraiment pas bons… JUSTEMENT parce qu’il n’est pas démocratique.

    Aujourd’hui, trop d’individus pensent que la masse des gens est trop conne et qu’il faut donc qu’une minorité «d’experts» et de technocrates décident pour tous… nous voyons ce que ça donne…

    Les Suisses ont très bien compris.

    Les Suisses ne considèrent pas comme pleinement démocratiques les pays où le peuple ne peut qu’élire des représentants et perd tout pouvoir de décision en dehors des élections.

    Comme le peuple n’a pas le temps de prendre lui-même toutes les décisions politiques, il élit des représentants qui légifèrent et gouvernent. Ces représentants ne sont toutefois pas autorisés à confisquer le pouvoir. Le peuple conserve en effet la possibilité d’intervenir dans les affaires publiques en lançant des référendums (refuser une décision des élus) et des initiatives (proposer une modification de la législation) : si le nombre requis de signatures est atteint, une votation populaire doit être organisée dont le résultat s’impose aux élus.

    ***

    Concernant tous les problèmes de gouvernance, l’idéal serait -selon mon humble avis et celui de Jean-Luc Migue, auteur de: « On n’a pas les gouvernements qu’on mérite »- ceci:

    « Référendums et initiatives populaires

    • Lorsque les décisions gouvernementales sont soumises au scrutin majoritaire direct, chacun des citoyens vote sur chaque mesure dans un référendum distinct, sans considération des décisions à venir ultérieurement ou prises antérieurement. La démocratie directe retire aux politiciens les outils indispensables au maquignonnage (l’échange de votes) qu’ils pratiquent pour gagner les votes en régime de démocratie représentative. Le marché politique pipé qui caractérise notre régime perdrait une part de ses travers. Les initiatives populaires, où de simples citoyens prennent l’initiative de soumettre une proposition au vote, servent à faire obstacle à la domination des groupes organisés. La faible taille de l’État suisse peut illustrer le sens de cet impact.

    •Cette argumentation explique en même temps l’hostilité des politiciens au principe du référendum et des initiatives populaires. À leurs yeux, l’homme de la rue est trop ignorant pour faire les bons choix. Chez nous, seuls les politiciens peuvent mettre en branle une consultation référendaire et, on le devine, ils le font rarement. La formule freine la puissance des groupes d’intérêt et renforce la voix des simples citoyens aux dépens de l’élite politique

    • La thèse que défendent Romer et Rosenthal (1979) et le résultat qu’obtiennent la plupart des observateurs veulent que l’impact général du référendum soit favorable à l’efficacité des choix publics. Ces deux auteurs concluent qu’en effet les référendums ont plutôt tendance à freiner l’instinct de dépenser qui caractérise toutes les administrations. La Suisse et la Californie font l’objet de critique pour recourir systématiquement à la démocratie directe. Soulignons que le reproche émane des élites politiques et des médias qui s’en font les échos.

    • Recall: La valeur du référendum et des initiatives populaires tient souvent à la menace qu’ils font planer sur la tête des politiciens qui se distancent un peu trop allègrement de l’électorat. »

    ***

    Tiré de:

    « On n’a pas les gouvernements qu’on mérite »

    Catégorie : Gestion et économie
    Auteur : JEAN-LUC MIGUE
    Date de parution : novembre 2007
    Éditeur : CARTE BLANCHE

  3. Sébas

    Erreur dans mon titre:

    « Selon moi, LA *nature humaine* existe et elle est IMMUABLE: »

    ***

    Ceci est -selon moi- le meilleur des « 3 mondes » (république + démocratie directe + décentralisation):

    Switzerland’s constitution was drafted in 1848 (loosely modeled after the U.S. Constitution, but incorporating direct democracy as well as federalism)

    http://www.initiativesamendment.org/background.htm

    Ce qui est bien en Suisse, c’est la diversité…

    Un canton peut être pour une mesure, et l’autre canton d’à côté, contre.

    Ce qui est encore plus incroyable de notre point de vue (où presque tout est décidé par un pouvoir ‘central’), c’est que les référendums -demandés par le peuple-, sont possibles, toujours au niveau cantonal, et même au niveau national.

    ***

    Quelques faits et quelques questions:

    Effets de la démocratie directe

    Des études universitaires très poussées en Suisse, en Allemagne aux USA notamment ont montré que les décisions du peuple étaient toujours modérées et raisonnables. Par exemple, les Suisses ont rejeté des mesures démagogiques comme l’adoption des 35H ou bien la suppression de l’armée.

    Sur le plan des finances publiques, les travaux des professeurs Feld et Kirchgässner ont montré en étudiant les résultats des référendums financiers aux USA et dans les cantons suisses que là où la démocratie directe existe, les impôts et les dépenses publiques sont un tiers plus bas que dans les pays où la démocratie est purement représentative. L’endettement public est de moitié plus faible. Ce résultat est d’une extrême importance.

    Objections courantes

    Les adversaires à la démocratie directe allèguent la non-maturité et la désinformation des citoyens. Ceci n’est pas du tout avéré par les études empiriques qui portent sur près d’un siècle de pratique référendaire en Suisse et aux Etats-Unis. Le référendum donne l’occasion au citoyen d’exprimer ce qu’il vit tous les jours d’où un degré d’information et de bon sens élevé. Par contre, le citoyen, lors d’une élection, vote souvent par mimétisme et non par expérience personnelle.

    L’élection offre par rapport au référendum moins de garanties de rationalité car le citoyen est plus rationnel pour répondre à une question concrète que pour choisir un homme.

    Circonstances d’adoption

    A chaque fois, l’adoption de la démocratie directe s’est faite pour résoudre une crise : révolte populaire en Suisse dans le canton de St Gall, corruption de la classe politique en Californie, débat sur le divorce en Italie, suites de la réunification en Allemagne.

    http://www.democratiedirecte.fr/

  4. Eh Pierre, quand réagis tu aux révolutions qui se passent en Afrique du Nord ?
    http://espritlogique.wordpress.com/2011/02/18/revoltes-en-serie-en-tunisie-egypte-libye/

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