Japon : un fascisme qui a réussi

Yan Barcelo, 27 mars 2011

 Le titre de cette chronique peut donner l’impression qu’il cherche la provocation. Il n’en est rien. Il résume, dans une formule condensée, le fruit d’une étude de deux mois que j’ai menée au Japon en 1990, suite à l’obtention d’une bourse de la Fondation Asie-Pacifique.

On voit depuis deux semaines dans tous les médias les images d’un Japon ravagé, mais où sa population se tient debout, digne, courageuse… résignée. Cette persévérance dénuée d’indignation, cette force dénuée de violence, cette patience dénuée de ressentiment nous présentent une réalité très différente et beaucoup plus noble que ce qu’on a pu voir dans d’autres théâtres de catastrophe, à Haïti, à Mexico, à la Nouvelle Orléans.

Cette démonstration sans égal tient en grande mesure à une expérience unique que le Japon a menée depuis plus de 600 ans : la lente et systématique création par ses élites d’une société hautement organisée et intégrée et d’une population étonnamment conformiste et docile. L’essentiel de ce travail a été mené par le Japon des shoguns, en vase-clos, sur une île qui s’est fermée à toute incursion étrangère pendant plus de 500 ans, jusqu’à la Restauration Meiji au milieu du XIXe siècle. Ce patient et systématique travail a livré un résultat tout à fait original dans l’histoire : un fascisme de facto, un fascisme réussi.

Certaines personnes à qui j’ai présenté ces idées m’ont dit que, pour tenir de tels propos, je devais haïr les Japonais. Quelle erreur ! En fait, au cours de tous mes voyages à l’étranger, il n’y a pas un seul peuple où j’ai trouvé une personnalité aussi finement découpée, aucun où je n’ai trouvé autant d’authentique gentillesse et bienveillance, aucun que je n’ai autant aimé. Et c’est justement parce que j’ai tant aimé les Japonais que je me permets cette analyse distanciée et sans complaisance de leur personnalité nationale.   

On retient surtout du fascisme certains éléments qui n’en sont pas constitutifs au départ, notamment le racisme, la violence et l’eugénisme. Le théoricien à l’origine de l’idéologie fasciste a été Hegel, un des plus éminents philosophes du XIXe siècle. Sa doctrine faisait culminer dans l’État tout le parcours de l’histoire de la raison et de la liberté où celles-ci trouvaient leur point d’accomplissement. Selon lui, les humains étaient vraiment libres seulement dans la mesure où ils soumettaient librement leur volonté à l’État, porteur de la civilisation, garant de la liberté de tous. Dans une telle pensée, nous sommes loin de l’idéologie libérale et individualiste qui prévaut aujourd’hui et pour laquelle la liberté tient à une zone franche dans laquelle chaque individu peut faire à sa guise sans interférence extérieure, dans la mesure où il ne nuit pas à la même sphère d’autrui, l’État ayant pour rôle de préserver cette sphère individuelle.

En théorie, l’idéologie fasciste semble presque idéale en ce qu’elle propose une harmonisation optimale entre l’individu et l’État. Mais c’est un leurre, car elle fait l’économie de l’individualité qu’elle soumet à des transcendants supérieurs de la Raison et de la Liberté. À quoi servent la raison et la liberté si elles ne sont pas portées par chacun des membres du corps social?

D’une certaine façon, le fascisme est proche d’une définition idéale de la société politique dans la mesure où chaque personne porterait en elle le sens du bien commun, ce bien commun à son tour porté et garanti par l’État. En fait, dans un monde idéal, il n’y aurait pas d’État, seulement des organismes de gestion des échanges sociaux, économiques et culturels.

Or, dans les faits, le fascisme a presque inévitablement glissé vers le racisme et la violence, d’autant plus que Mussolini a revu et récrit le manifeste du théoricien formel du fascisme, le néo-hégélien Benedetto Gentile, en lui donnant une impulsion avouée vers « l’action violente ». Quant au racisme, c’est une greffe que le fascisme doit à Hitler et au nazisme.

On sait que les fascismes européens ont échoué, à cause justement de leurs manifestations scandaleuses de violence extrême et de racisme. Mais on peut imaginer un fascisme plus « pur » en quelque sorte, plus proche de l’idéal formulé par les philosophes. Et c’est ce type de fascisme que le Japon a patiemment mis en place au cours des siècles, un fascisme non théorisé, certes, mais un fascisme de fait. Et surtout, un fascisme réussi.

Je poursuivrai la semaine prochaine en explorant certaines caractéristiques concrètes de la société japonaise et qui peuvent justifier qu’on la décrive comme je le fais, en tant que fascisme réussi.

4 Commentaires

Classé dans Actualité, Yan Barcelo

4 réponses à “Japon : un fascisme qui a réussi

  1. gdm

    @Yan Barcelo
    Merci de votre intéressant témoignage sur le Japon. Le fascisme fut inventé, non par des philosophes, mais par Mussolini. Il l’ a lui-même résumé « tout dans l’État, rien contre l’État, rien en dehors de l’État ». L’État souverain dispose ainsi tous les pouvoirs. Ses sujets obéissants lui confient leur destinées. Peut-être le culte d’un empereur aurait contribué à ce respect des habitants envers l’État japonais.

    Mussolini était le principal chef socialiste Italien pendant plusieurs années. Il dirigeait le journal officiel du parti socialiste italien. Mussolini s’est fâché avec ses camarades pour un désaccord sur la politique internationale. Et il a fondé le parti fasciste, variante du socialisme italien de l’époque. Les courants socialistes se détestent entre eux. Comme vous le rappelez, le national-socialisme fut influencé par le fascisme italien.

    Ce culte de l’État provient sans doute un atavisme instinctif de chaque être humain. Le modèle familial devrait être un modèle de société politique. Le mot « fraternité » est dans le slogan de la république française. Contester l’État, c’est contester le père de famille. Malgré les défauts du papa, la désobéissance serait pire que le désordre. Et, pour l’État, le désordre, c’est le « mal ». L’État, c’est l’ordre. La Justice et le respect des individus est alors moins important que l’ordre, la paix sociale.

    Depuis le 17e siècle, le libéral affirme que l’individu a plus de droit que l’État. L’État devrait être au service des individus. Et non l’inverse. C’est la différence essentielle entre le socialisme et le libéralisme. Le socialiste accuse le libéral d’égoïsme, d’individualisme. Le libéral dénonce que le socialiste a tort de faire confiance à l’État pour produire certains services. Nos gouvernants sont tiraillés par ces deux exigences sociales divergentes.

  2. Jean-Marie De Serre

    Monsieur Yan Barcelo , j’ai lu à propos de Hegel , il est devenu un précepteur de compte. === Sa soeur Christiane , a enseigné le Français à Stuttgart et son frère a été Capitaine , sous NAPOLÉON. === Son père était à la cour des comptes et sa mère était d’une famille de juriste. === Donc j’en conclus qu’ils étaient des Peteux de brou( Hagel et Moussolini) , ben pariel comme ; Jean-Daniel Lafond et John Rallston Saul……..

    Monsieur GDM , vous dites c’est la différence essentielle entre le socialisme et le libéralisme , donc au Québec , on est quoi ? === Que ce soit à tous les niveaux de Gouvernements que ce soit au Canada , j’ai l’ai l’impression que ceux qui dirigent Stephen Harper et Jean Charest , sont contrôlés par des dictateurs. === Il va y avoir des élections début mai , faudrais savoir……..

    J’ai vu Mussolini aussi.

    Le plus intéressant , c’est quand j’ai tapé : FASCISTE. === En ouverture de la page quelque part on titrait =>
    Le Québec était-il fasciste en 1942 ?
    Le fascisme gagne le Canada. Les archives de Radio-Canada. 4 juin 2008.
    Jean-Marie De Serre.

  3. Hey ! Bonjour Jean-Marie! 🙂

  4. Jean-Marie De Serre

    Madame Sombredereliction , je vous dis aussi bonjour et à l’heure où j’écris ceci , je vous dis aussi , passez une Bonne soirée ,
    Jean-Marie De Serre.

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