La leçon Cantat

Yan Barcelo, 24 avril 2011

Le pardon est au cœur du christianisme et, en ce jour de Pâques, c’est sur le pardon que je vous soumets une réflexion autour de la controverse suscitée par la venue du chanteur Bertrand Cantat au Québec. Au centre le plus essentiel de l’amour du prochain – cette injonction la plus révolutionnaire de l’histoire et que le Christ nous a léguée – il y a le pardon, pardon sans lequel l’amour est interdit.

D’ailleurs, toute la pratique psychanalytique et psychologique du 20e siècle aboutit aujourd’hui à ce constat tout simple : le moment où la guérison intérieure commence à s’opérer n’est pas un « insight » quelconque, une sorte d’émergence à la conscience de quel que matériel refoulé que ce soit, c’est le moment où on pardonne aux personnes essentielles de notre vie, à commencer par nous-mêmes.

Nous avons été récemment conviés à une réflexion sur le pardon lors de la controverse suscitée par l’invitation faite à Cantat par le Théâtre du Nouveau-Monde (TNM) de participer à la pièce de Sophocle, Les Femmes. L’épisode a montré que nombre de Québécois avaient encore de bons instincts spirituels. Toutefois, on pourrait considérer que le passage de ces instincts à la claire compréhension intellectuelle a fait défaut. Plusieurs ont refusé de donner ce pardon que les responsables du TNM leur demandaient d’accorder – et ils ont eu raison. Ou tout au moins, plusieurs ont peut-être accordé leur pardon, mais pas nécessairement leur absolution. Car le pardon n’est pas une voie à sens unique, mais à double voie. On peut accorder son pardon à une personne, mais cela ne veut pas dire qu’il faut normaliser la participation de celle-ci au concert social. Étape cruciale à franchir pour que cette normalisation ait lieu, il aurait fallu que l’autre parti, dans ce cas-ci Bertrand Cantat, demande aux Québécois et Québécoises leur pardon et manifeste son repentir.

Or, il n’en fut rien. Je ne dis pas que Cantat n’a pas déjà demandé pardon et montré du remords pour son homicide involontaire. Je n’en sais rien. Et voilà justement tout le problème : nous n’en savons rien. Personne n’a tenté de nous éclairer sur la chose. Tout ce que nous avons su, par les médias, c’est qu’un type qui a tué sa compagne dans un geste involontaire – mais en lui fracassant quand même une vingtaine d’os dans le visage – allait monter sur la scène de la plus vénérable institution théâtrale au Québec. Au Québec, le TNM, c’est un peu l’équivalent de la Comédie-Française en France. Faire monter Cantat sur la scène de la Comédie-Française, ou du TNM, cela implique une absolution et un pardon profond de son geste. Plusieurs ont refusé ou retenu leur pardon – avec raison.

Portons le débat sur un terrain plus intime en prenant l’exemple de parents dont la fille se serait fait assassiner par un individu. Ces parents, s’ils avaient un très grand cœur, pourraient très bien pardonner au meurtrier de leur enfant (et nous avons justement un cas au Québec de parents qui, ayant vécu un tel drame, ont donné leur pardon au meurtrier).

Geste éminemment humain… et chrétien. Or, supposons que ce meurtrier, après avoir purgé sa peine, se chercherait un emploi et aboutirait par hasard à la porte de l’entreprise du père de la jeune fille assassinée. Que faire? L’embaucher? Peut-être, mais pas avant que deux conditions aient été remplies. a) Il faudrait que le meurtrier demande expressément le pardon du père et de son épouse, de même que de tous les intimes touchés par le drame. b) Et il faudrait que le meurtrier soit présenté à l’ensemble des employés et leur demande à eux aussi leur pardon.

Une telle demande ne garantirait pas que le meurtrier n’est plus dangereux, mais son geste d’humilité amorcerait le processus de guérison dans sa nouvelle communauté de travail et permettrait chez tous le long labeur intime pour les amener à « remettre les compteurs à zéro ». Remarquez, le fait que le pardon soit demandé et accordé n’entraîne pas nécessairement la normalisation de la situation de travail de l’ex-condamné et qu’il entre inévitablement au service de l’entreprise. Ici, nombre d’autres considérations peuvent être en jeu : le fait, par exemple, que la présence d’un ex-meurtrier puisse disloquer l’équilibre du groupe, compromettant la survie même de l’entreprise. Évidemment, il s’agit là d’un développement peu probable et extrême, mais on ne sait jamais. Il n’est pas difficile d’imaginer qu’une employé importante de l’entreprise ne puisse tout simplement pas vivre avec l’idée de la présence à proximité d’un ex-tueur.

Or, c’est tout ce travail de « retour » et de « renouement » qui a manqué dans l’épisode du TNM et dont on nous demandait de faire l’économie. On nous demandait de pardonner, mais sans qu’une demande de pardon ne vienne de l’autre partie, Cantat en l’occurrence. Si celui-ci voulait monter sur la scène du TNM, il fallait que la direction du TNM lui donne l’occasion d’exprimer sa peine et son remords et montre qu’il est déjà en route sur « le droit chemin ». Alors, je crois qu’une majorité de gens se seraient réjouis de l’accueillir sur scène. (Cette absence de perception d’un remords authentique chez un autre criminel, le financier Vincent Lacroix, est justement ce qui rend son rapport si trouble avec l’ensemble de la population du Québec. La déchirure qu’il a faite au tissu spirituel de la société demeure béante.)

Je poursuivrai cette chronique la semaine prochaine. D’ici là, je vous fais à tous mes meilleurs vœux de Joyeuses Pâques !

5 Commentaires

Classé dans Actualité, Yan Barcelo

5 réponses à “La leçon Cantat

  1. Jessiekay

    Quand on voit et entend tous ceux qui ont fait des excuses « sincères » publiquement (ça ne « coûte » rien…) , on peut se dire qu’ils ont compris le filon pour recevoir « l’absolution » ! Et cela ne les empêche pas de continuer leur petit train train, comme si de rien n’était !!!

    A se demander où commence la sincérité !

  2. Pardon!

    Qu’à lire cet article où il démarre avec un pardon et finit encore dans la controverse.
    Un pardon, c’est un pardon, pas un demi-pardon.
    Si on dit que l’on pardonne, cessons de jouer sur les mots, c’est un pardon clair et net et sans équivoque et on n’en reparle plus.
    Là, on tâtonne, on tourne autour du pot, on pardonnne mais on n’assiste pas à la représentation.
    Être intègre, ça ne dit rien à personne?
    Ni être intègre dans le pardon?

  3. Pingback: Les Voix du PANDA » Blog Archive » La leçon Cantat

  4. J’ai particulièment apprécié la lecture de cet article. Cette question de pardon a soulevé publiquement et privément beaucoup de passion et d’intérêt. Pour ma part, je joins ma voix à celle de Confucius qui affirme que « plutôt que maudire les ténèbres, allumons une chandelle, si petite soit-elle. » J’estime que le pardon est une option du coeur qui va contre l’instinct spontané de rendre le mal pour le mal; et cela ne veut pas dire d’être naïf et de donner ses perles au cochon. Le pardon est bien sûr une position chrétienne, mais je préciserais qu’elle est avant humaine. Et c’est en étant pleinement humain que l’on éloigne le mal, les guerres, les divisions.

  5. Pour commencer, on ne peut pas juger quelqu’un qui refuse de donner le pardon. On peut se réconcilier avec l’Artiste sans lui pardonner. J’ai lu ça quelque part : « La réconciliation, c’est l’acceptation de ce qui est nécessaire de passer à autre chose à un moment donné, ou alors on retombe dans la spirale de la violence rétributrice à l’infini. »

    Ses fans n’ont rien à voir avec le Pardon. Et Bertrand saura très bien, à travers ses mots, exprimer sa peine et son remords. Il n’y a qu’à lire dans son regard, l’épaisseur de son âme.

    Et comme dirait Bernard Comment dans « Cantat, malgré tout » : « L’Epaisseur d’un Homme dans le temps ne peut s’effacer ou s’oblitérer sous l’émotion de l’instant ».

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s