Pari de Nietzsche

Yan Barcelo, 26 juin 2011

J’ai écrit dans ma chronique de la semaine dernière que le pari le plus représentatif de notre époque était celui de Dostoievski : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis ». Dans cette phrase prophétique, le grand romancier russe a bien dessiné l’alternative fondamentale qui s’offre encore aujourd’hui à l’Occident : Dieu ou le pire. 

D’un côté, il y a le pari de Dieu et de tout ce que ce pari tire dans son sillage. En tout premier lieu, il entraîne la subversion évangélique du Christ, messager privilégié de Dieu, qui a articulé les grands thèmes fondateurs de l’Occident et, plus encore, de toute la planète : affirmation éthique du monde, fondement de l’égalité de tous, primat de la foi en Dieu et du service à autrui, royauté des pauvres et des humbles. Dans ce sillon évangélique ont fleuri une foule de grands principes développés en lien avec les traditions grecque et juive et dont l’Occident s’est abreuvé pendant deux millénaires : l’affirmation de la raison ; l’affirmation des grands transcendants de la vérité, du bien et de la beauté ; l’affirmation d’un progrès se réalisant par et à travers l’histoire humaine.

En réalité, quand je parle de Dieu dans les alternatives que nous présente le pari de Dostoievski, la position de départ n’est pas tant celle de Dieu (à l’image du pari de Pascal) que celle du pari de la survie. Parler de Dieu n’est qu’une façon de fixer le point oméga qui justifie ultimement tout le parcours de l’existence individuelle dans une vie de l’âme ou de l’esprit dont la mort ne constitue par le terme définitif. Dans le bouddhisme, exception notable, la notion de Dieu n’est pas affirmée, mais cette voie spirituelle affirme néanmoins le destin cosmique d’une « âme », destin qui englobe plus que la seule vie présente. Miser sur Dieu est simplement une conséquence lointaine, et pas nécessairement inévitable, du pari de survie.

Or, tous ces grands axes qui traversent l’évolution de l’Occident ont connu des ratés majeurs et multiples (croisades, guerres de religion, inquisition, etc.). Mais à travers toutes ces douleurs, un enfantement était en cours : la venue au jour de la civilisation la plus originale et la plus dynamique de l’histoire. Réalisant, à l’époque des Lumières, une synthèse des plus précieux principes de son héritage chrétien, cette civilisation a livré les fruits qui au cours des deux derniers siècles ont inspiré la planète tout entière : démocratie, égalitarisme, individualisme, science, technologie, prospérité industrielle, féminisme, politiques sociales.

Mais il y a l’autre part du pari de Dostoievski, celle du « tout permis », une permissivité susceptible de mener au pire. Cette voie dans laquelle l’Occident est engagé est celle de la gageure de Nietzsche.

Ce penseur, qui a proclamé la mort de Dieu, a très bien compris tous les enjeux terribles du déicide qu’il constatait. Mais loin d’y résister, il les a embrassés et exaltés. Nietzsche a très bien compris la portée historique de l’intervention du Christ : avec ce dernier, une parole totalement inédite et inouïe se faisait entendre dans l’histoire humaine, une parole qui proclamait le souci du pauvre, de l’humble, du déshérité. Nietzscne a perçu avec acuité que surgissait soudain dans l’histoire une nouvelle figure : celle du faible. En contrepartie, il a prêché l’évangile des forts et des puissants. Oubliez toute la rhétorique de la transvaluation des valeurs et toute l’alchimie verbale qui tente de faire croire à l’avènement d’une nouvelle ère et d’un nouvel enchantement. Nietzsche a compris d’instinct qu’en abolissant Dieu et tout l’héritage chrétien on ne pouvait que retourner à l’idée maîtresse du monde païen : la force comme loi. La transvaluation des valeurs n’est que le rétablissement de l’ordre de priorités qui prévalaient dans les sociétés préchrétiennes, les sociétés des César et Genghis Khan de ce monde.

Or, ce monde de la force se déploie aujourd’hui avec une insistance croissante, et les formes dans lesquelles il s’exprime se multiplient. Il est particulièrement envahissant aux plans financier et économique, la logique du libre marché l’articulant avec une brutalité de plus en plus évidente. N’étant plus harnachées par les gouvernements, en fait ayant de plus en plus embrigadé les gouvernements, la finance internationale et les multinationales sont en train d’épuiser le capital économique et social des sociétés qui ont pourtant permis à ces mêmes entreprises de prospérer. En survalorisant l’hédonisme dominant et en aiguisant les impératifs de gratification instantanée, elles minent les valeurs et les vertus qui leur ont permis de croître au départ.

Au plan idéologique, de nouvelles figures du darwinisme et du néo-darwinisme ne cessent de vociférer, essayant de nous faire voir l’organisation humaine en termes de survie du mieux adapté, du plus rusé, du plus fort. Au plan social, les institutions perdent de plus en plus de crédibilité, notamment la sphère politique, et le monde criminel infiltre de plus en plus les réseaux légitimes. En Amérique du Sud, plusieurs pays, qu’il s’agisse de l’Argentine, de la Colombie, du San Salvador ou du Mexique, sont devenues des repères de banditisme et de corruption qui neutralisent toute action politique légitime. Nous sommes encore protégés en partie de cette avancée du banditisme, mais la prolifération du phénomène des gangs de rue, tant aux États-Unis qu’ici, annonce un avenir guère prometteur pour les deux grands pays de l’Amérique du Nord. Y a-t-il monde plus axé sur la force que celui de la criminalité ?

1 commentaire

Classé dans Actualité, Yan Barcelo

Une réponse à “Pari de Nietzsche

  1. gillac

    Comme être humain, il m’arrive d’être déchiré entre ces deux visions. Ainsi comme automobiliste, je réclame la courtoisie des autres conducteurs mais si j’ai la possibilité de couper une ligne trop longue sur une bretelle d’autoroute, il se peut que je le fasse.Comme on dit en gestion, il faut que les bottines suivent les babines, mais combien c,est difficile autant pour une société que pour les individus.

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