Archives quotidiennes : 11 novembre 2011

La gauche chrétienne et nous

 
 

 

Le Québec a jadis été, avec le moyen des communautés religieuses, un lieu de solidarité avec les pauvres du monde. Il y avait des religieux, femmes et hommes, partout dans les pays dits du Tiers Monde pour évangéliser, pour aider. J’en ai moi-même vu, dans le fond de la Colombie (celle d’Amérique du sud), par exemple. De jeunes femmes québécoises étaient là – toutes seules – au secours des noirs (quasiment tout nus) qui avaient fui dans la brousse ce colonialisme prédateur du siècle passé. Elles étaient les seules, guidées par leur foi chrétienne, à se solidariser  avec cette misère noire comme on dit, avec les plus pauvres de la Terre» et à vivre avec eux.

C’est dans cet esprit, ce contexte en quelque sorte que les propagateurs de la «théologie de la Libération» se sont réunis la semaine dernière à la Maison Bellarmin de la rue Jarry (le siège de la «compagnie» jésuite). Il y avait là beaucoup de laïques et de religieux non identifiés par le costume, désireux de faire le point sur cette action de solidarité qui ne semble pas morte. Le tout sous-tendu par un dossier sur le sujet paru dans le numéro de novembre de la revue Relations.

On ne nous a pas dit, lors de cette rencontre, que la théologie de la libération a le vent dans les voiles partout dans le monde; d’autant que, dans des remarques en a parte, on nous a signalé que bien des évêques conservateurs d’aujourd’hui ont remplacé bien des prédécesseurs progressistes. Cela est assez connu. Ce qui l’est moins c’est que, dixit le texte liminaire, la remémorisation  subversive de l’Évangile continue son œuvre d’espérance… C’est à voir et à souhaiter si l’on songe que les forces de l’argent on bien d’autres idées en tête.

J’apprends moi-même, dans un article de Yves Carrier, un théologien, que le mouvement (  radical ) de la théologie de la libération, engagé il y a 40 ans, «trouve en partie sa source dans le travail des missionnaires québécois». L’auteur nomme ainsi  plusieurs clercs d’ici, notamment Mgr Gérard Cambron, du diocèse d’Amazonie. Celui-ci «a eu une influence déterminante dans la naissance et la propagation du grand mouvement des communautés ecclésiales de base, fers de lance de la résistance à la dictature et composantes importantes de nombreux mouvements sociaux à travers le continent…» ( l’Amérique du Sud bien entendu). Et on dira après que les Québécois sont et ont été enfermés sur eux-mêmes!

Ceci dit le dossier sur la théologie de la Libération avec sa coloration québécoise, identifie le sujet de la libération comme une affaire plus ou moins «latine», c’est-à-dire  d’Amérique «du sud». Or il me paraît que cette distanciation du Québec par rapport à la latinité est inopportune. En effet, au fond des choses, le français est une langue tout aussi latine que l’espagnol; et puis il y a, outre le Québec, un autre pays latin en Amérique du Nord et c’est le Mexique avec ses 100 millions d’habitants. .. Qui dira, par ailleurs, que le sujet de la libération ne s’applique pas à la situation de la vallée du Saint-Laurent? Pour ma part j’ai vu, au Mexique et ailleurs «en latinité», une forme d’humanisme qui n’est pas loin de dépasser en qualité celui d’ici. J’ai bien l’impression que les Québécois pourraient bien «se libérer» eux aussi de certaines formes de pauvreté aussi extrêmes que bien d’autres ailleurs dans le monde; la pauvreté culturelle n’est-elle pas aussi réelle et aussi destructrice qu’une autre? Ceux qui en doutent seraient bien avisés d’aller voir le film La Laurentie. Ils y verront jusque dans quelles noirceurs a plongé la culture locale et qui se trouvent cachées dans les interstices de nos comportements petits-bourgeois… Les auteurs du film, perspicaces, ont bien souligné les effrayants vides qui caractérisent les rapports humains d’une masse de population désoeuvrée; un vide qui conduit à la révolte suicidaire. Qui dira qu’il n’y a pas là matière à «libération» et qu’il n’y aurait pas lieu d’envoyer en ces lieux, autant qu’en Afrique, quelques missionnaires progressistes pour régler ca?

Le dossier de Relations nous montre, justement, que, pour ce qui nous concerne il y aurait lieu d’engager l’action chrétienne dans une autre sorte de théologie libératrice. Celle-ci se nomme, dit le théologien Guy Côté, le Groupe de théologie contextuelle (fondé en 1986). Ce groupe, dit-il, «veut mettre l’analyse socio-théologique au service de l’action militante». Il s’associe à ceux qui cherchent à partager «un même refus de l’injustice et de la violence qu’imposent les politiques néolibérales, le mépris du bien commun et le saccage de l’environnement». Cette théologie veut prendre acte du contexte de la Laurentie; oui mais, à prime abord, elle ne me paraît pas très différente de la théologie de libération dite «latine» et dont les actions d’ici ne constituent qu’un courant.

Par les temps qui courent ici, chez nous, alors que les mouvements politiques, penchent tous – ou presque – à la droite du dieu Mamon, il me semble rafraîchissant que des forces plus humanistes abordent la question de la libération du Québec dans ce qu’elle a de plus paralysant.

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Classé dans Actualité, Jean-Pierre Bonhomme