Parfois, le silence

Un jour, il y a de cela une décennie et plus, j’ai croisé à la station de métro Berri-Demontigny une itinérante assise par terre, un sac de détritus entre ses jambes, l’air hagard. Il était environ 18 heures, c’était le printemps, la lumière du jour courait entre les portes tournantes vitrées qui donnaient sur le boulevard de Maisonneuve, jusqu’aux pieds de cette femme.

Je venais de terminer ma journée de travail, je me sentais bien, forte et en santé. J’ai discrètement sorti une pièce de deux dollars de mon sac et me suis approchée d’elle. Elle ne me regardait pas du tout, mais fixait des yeux un point quelconque devant elle. Je me suis penché, ai effleuré sa main pour qu’elle l’ouvre et prenne la pièce que je lui tendais.

Elle l’a refusée. Un grognement sonore s’échappa de sa bouche gonflée et sèche, craquelée. D’un revers de la main, elle me repoussa.

Abasourdie, je reculai. Dans ma logique, je me faisais une joie de lui faire plaisir, et mon cerveau faisait déjà des calculs. Si trois ou quatre autres personnes lui donnaient un dollar ou deux, la somme lui permettrait de se payer un bon repas. Dans ma logique de deux et deux font quatre, c’était clair. Mais la logique linéaire est utile seulement pour les personnes qui fonctionnent bien socialement.

Jamais je n’oublierai le visage de cette femme. Qui avait dû être belle dans le passé, cela se voyait à ses traits bien découpés, larges, anguleux. Elle restait belle même dans la chair défaite et grise, ni maigre ni obèse, pourtant bien en chair. Elle avait dû avoir une belle chevelure, car son épaisse tignasse grisâtre et sale retombait en cascades sur ses épaules. Ses yeux – deux saphirs brouillés – reflétaient la souffrance. Mi-fermés, mi-ouverts. Quand la souffrance est trop brûlante, que les yeux soient fermés ou ouverts, cela n’a plus d’importance Ils sont figés dans la glaise de la mélancolie.

Oh, chère pauvre petite sotte de moi qui, juchée sur ses escarpins rouges, dans son tailleur crème, funambule gardée en équilibre par le fil des regards mâles, avec ses ailes d’ange en plastique, voulait acheter,  pour deux dollars, le sourire d’une femme usée à la corde, une jolie étoile à coller sur le tableau de sa vision de l’univers!

Mais l’univers n’est pas statique. On ne peut rien coller dessus.

Aujourd’hui que la vie m’a un peu changée, et qu’elle m’a fait goûter à la saveur acide de sa réalité, je vois ça différemment.

Parfois, devant la douleur des autres, il n’y a rien à faire, rien à dire, peut-être simplement garder le silence. Un observateur témoin. Une présence dans le regard. Le silence a le mérite de brûler le superflu.

Son image m’a longtemps suivie. Je ne l’ai jamais oubliée.

Qu’est-ce que j’attendais de cette femme usée? Un sourire? Un merci? La gratification de faire le bien? Cette femme souffrait tant qu’elle ne voulait pas faire semblant qu’une pièce de deux dollars allait améliorer sa vie. Elle ne voulait pas être obligée de dire merci et de jouer la comédie du contentement, si peu soit-il. Y croire, c’est ne pas savoir.

Ce soir, en cet instant même, cette femme que je ne connais pas, qui ne me connaît pas, qui est peut-être morte même, je le dis, je suis avec elle de tout mon cœur. Je revois son visage et la lueur de son regard. Je me contente d’être le témoin de sa désolation.

Le vent de l’esprit qui transporte tout ce qui est vivant et vibrant transportera cet instant où il le veut bien. Il le sèmera dans le jardin qu’il choisira.

Moi, je ne peux rien d’autre. Je ne suis que le voyageur qui observe.

Carolle Anne Dessureault

18 Commentaires

Classé dans Actualité, Carolle-Anne Dessureault

18 réponses à “Parfois, le silence

  1. Poivre de Cayenne

    Je crois comprendre qu’il lui fallait beaucoup plus que de l’argent pour quelle retrouve le sourire

  2. Un jour, comme cette femme, nous nous mettrons tous à refuser la pitance d’argent tout simplement parce qu’elle n’apporte plus aucune solution à la configuration de notre décheance. Ce jour là, l’ordre « fatal » des choses va vraiment se mettre à trembler sur ses bases, à bouger aussi…

  3. Estelle

    Quel cadeau! Quelle joie de vous lire! Lorsque le coeur parle… le silence se fait tout autour et crée une atmosphère sacrée. Voilà pourquoi je pressens qu’un jour nous utiliserons un autre langage que celui de l’intellect pour communiquer. D’ailleurs, les mots seront de moins en moins nécessaires. Nous n’aurons qu’à laisser jaillir « la source d’Amour du coeur » qui sait si bien ressentir la vie, les gens, les choses, voir dans l’invisible et parler dans le silence. Un jour nous utiliserons l’intelligence du coeur. Nous nous comprendrons mieux et résoudrons plus facilement tous nos problèmes et conflits. Ce jour approche à grand pas car pour survivre il nous faudra nous unir et nous aider.

  4. @Estelle

    Merci Estelle pour votre lumineux commentaire. L’intelligence du coeur, je partage avec vous cette vision.

    NOUS UNIR ET NOUS AIDER, dites-vous, oui, et chacun de vos propos – soyez-en convaincue – m’apporte une aide et un sentiment d’unité.

    Carolle Anne

  5. @Paul Laurendeau
    LA PITANCE DE L’ARGENT, c’est bien dit.

    Le symbole qu’on a fait de l’argent – une fausse divinité – est devenu un outil de pouvoir et de destruction. Cela dit, ce n’est pas l’argent en lui-même que je condamne, mais l’intérêt excessif et abusif qu’on lui prête.

    Merci de votre propos, et bonne journée,

    CAD

  6. @Poivre de Cayenne

    Il lui fallait beaucoup plus en effet … Il lui aurait fallu avoir sa place et son utilité dans la société.

    CAD

  7. Madame Cadessureault , ce que l’on m’a offert ce n’est pas un 2 , mais beaucoup plus. Cela m’a causé , me cause et me causera encore beaucoup d’ennuis que j’aie refusé. Mais comme cette  »DAME » , je n’accepte pas que je n’aye pas ma place dans cette société de pourris. === Je ne veut pas grand chose : juste ma place , pis sacrament crisser moi la paix.
    Jean-Marie De Serre.

  8. @Jean-Marie De Serre

    Je perçois bien dans vos mots la souffrance de ne pas avoir la place que votre dignité réclame.

    Merci.

    CAD

  9. Madame Cadessureault , merci , mais je ne ne suis pas digne , pas plus qu’aucun autre humain de cette planète car je suis pas mal plus de travers qu’eux. Mais cela en prend des comme moi pour refaire ce monde.

    Madame Carolle-Anne , je vous aime beaucoup vous aussi et plus un ti-peu que les autres……
    J.M.

  10. @Jean-Marie De Serre

    Ne vous sous-estimez pas trop.

    Merci.

    CAD

  11. Elyan

    Le choc des mondes. Cette souffrance qui n’a plus d’orgueil, témoin troublant des fautes commises par trop d’amour absent, interpelle directement ceux et celles qui ont la chance d’avoir été épargnés, car il y a là une loterie secrète, triste parodie du gagnant à vie. Dans ce monde sans cage dorée, l’oiseau, pour survivre au vide, ne peut que heurter le néant à grands coups d’ailes. Si seulement il pouvait se poser.

  12. Poivre de Cayenne

    @cadessureault
    Au sujet de votre reponse @ Paul Laurendeau
    Le symbole que l’ont fait de l’argent
    Avons-nous le choix…. Je veux avec mon épouse voir le spectacle de Claudine Mercier si je n’ai pas le $110. que me suggérez vous de faire….
    Nous sommes toujours dans un système de troc
    Je coupe 2 cordes de bois dans mon boisé que je vends $110. ce qui me permet d’aller voir le spectacle.
    Je ne crois pas que la billetterie serait intéressé à prendre mes 2 cordes de bois comme paiement.
    L’argent n’est tout simplement qu’un outil. L’argent n’est pas sale la façon de ce le procurer peut l’être.

  13. @Poivre de Cayenne
    Suite à votre commentaire au mien à Paul Laurendeau, si vous lisez de nouveau les dernières lignes, vous y lirez que CELA DIT, CE N’EST PAS L’ARGENT LUI-MÊME QUE JE CONDAMNE, MAIS L’INTÉRÊT EXCESSIF ET ABUSIF QU’ON LUI PRÊTE.

    En effet, l’argent est nécessaire dans notre société. Il a sa place.Mais il ne faut juste pas s’en servir pour asservir les autres. C’est tout.

    Merci et au plaisir,

    CAD

  14. @ CAD

    Je suis de tout COEUR avec ce que souligne votre article. Je n’ai que du silence à y ajouter. Pour les points connexes qui sont soulevés, toutefois, deux choses:

    1) L’intérêt excessif qu’on porte à l’argent n’est que le signe d’une passion qu’on déplace, souvent par dépit, de ce qu’on est et devient vers ce qu’on a et accumule. Je ne suis pas sûr qu’il faille trop en parler; celui qui le fait comble un vide, guérit une souffrance. Faut-il lui faire remarquer son imperfection ?

    2. L’argent, comme symbole universel de l’avoir, joue au mieux son rôle de substitut triste à l’être. À ce niveau, il n’y a pas mieux ni plus juste que l’argent. http://nouvellesociete.wordpress.com/2009/05/30/hommage-a-largent/

    PJCA

  15. @Pierrejcallard

    Merci de votre réponse, et surtout pour le SILENCE À Y AJOUTER.

    D’accord avec votre commentaire sur l’argent.

    Remarquez que le fond de mon article ne portait pas tant sur l’argent que sur la solitude incomprise des personnes en grande souffrance. Je reconnais dans cet article ma propre incapacité à y mettre un baume.

    Merci et à bientôt,

    CAD

  16. « Y mettre un baume  » devient difficile quand le plus grand problème est de vivre avec soi-même; non? Le reste en découle, j’ai l’impression. 😦

    Amicalement

    Elie l’Artiste

  17. J-F B-B

    CADessureaul,

    « …funambule gardée en équilibre par le fil des regards mâles, »

    Que feriez-vous aujourd’hui alors que vos yeux voient l’essentiel ?

  18. J-F B-B

    Correction :
    CADessureault

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