Archives d’Auteur: jackmonologue

La route vers l’ignorance et la croissance

Par lutopium – Il est stupéfiant de constater comment le paysage politique québécois s’est transformé depuis la récente crise financière.  Les agents économiques, habituellement assez discrets, s’impliquent dans le débat avec une vigueur assez exceptionnelle.  Suite à la publication des trois fascicules du Ministère des Finances qui donnent le ton au contenu du prochain budget, voilà que Maître Lucien Bouchard revient à la charge avec son thème préféré: la productivité.  Car, non seulement nous prépare-t-on à une hausse substantielle des frais de scolarité pour les études universitaires, l’establishment québécois semble vouloir saisir l’occasion pour recadrer la mission fondamentale des écoles et tisser des liens intimes entre le système d’éducation et les besoins immédiats du patronat.

La croissance économique peut être enclenchée par une variation de l’emploi. On veut dire par là que la croissance économique peut provenir d’une augmentation de la proportion des travailleurs potentiels qui exercent effectivement un emploi. Il s’agit en fait de la définition du taux d’emploi. – Troisième fascicule du Ministère des Finances du Québec sur les consultations prébudgétaires 2010-2011

Le discours nous semble fort louable: voilà que les grands manitous de l’espace économique sont inquiets face au financement de nos universités.  À les lire, il y aurait péril en la demeure.  Pas de temps à perdre, il faut dégeler les frais de scolarité afin d’assurer la survie de nos institutions.

Exemples de mesures possibles concernant les revenus: hausse des frais de scolarité universitaire de 1,968 $ à 5,350 $ par année – ibid

Fait assez surprenant, dès le lendemain de la publication du Pacte pour le financement concurrentiel de nos universités, le quotidien La Presse, habituellement assez favorable aux idées néolibérales, publiait une mise au point afin de calmer les ardeurs de ces nouveaux lucides en replaçant les chiffres dans leur perspective actuelle:

Pendant le point de presse, l’ex-recteur de l’Université de Montréal Robert Lacroix a parlé des effets néfastes du sous-financement. Il s’est bien gardé de préciser que 10 des 15 universités ont renoué avec les surplus en 2008-2009. Le tableau n’est pas aussi noir que le prétend le club des ex. Mais il faut bien qu’ils le noircissent, le tableau, pour faire passer leurs idées.

Et les effets néfastes d’une hausse brutale des droits de scolarité? Même si le groupe Bouchard-Lacroix est prêt à consacrer 30% des sommes recueillies pour bonifier le programme des prêts et bourses, une hausse trop brutale aura probablement un effet négatif sur l’accessibilité.

Selon le Conseil supérieur de l’éducation, «les problèmes financiers expliquent le quart des abandons, ce qui en fait la raison la plus fréquemment observée dans l’ensemble des motifs évoqués». En 2003, Statistique Canada avait conclu que les jeunes issus de familles à revenu élevé étaient 2,5 fois plus nombreux à l’université.

M. Bouchard devrait se pencher sur ces chiffres avant de proposer des hausses à gogo. – La Presse, 24 février 2010

Il y aurait donc ici un discours qui en cache un autre.  Tout en appuyant les mesures annoncées par le gouvernement Charest qui vise à hausser la contribution des citoyens au financement des services publics, Me Bouchard, accompagné par la Fédération des Chambres de Commerce et du Conseil du Patronat, cherche peut-être à décourager les étudiants et familles à faible revenu d’accéder à la formation supérieure afin de les réorienter rapidement vers une formation professionnelle.  Depuis quelques années, les porte-parole de l’industrie et du commerce tiennent essentiellement le même discours: nos usines n’ont plus de bras et les têtes ne nous servent pas à grand chose…

Les entreprises, comme le gouvernement, doivent investir davantage en formation. Mais on peut faire un meilleur usage des budgets considérables qui y sont consacrés. Par exemple: éliminer les formations qui ne répondent plus aux besoins des emplois. – Fédération des Chambres de Commerce du Québec

Le résultat des analyses de pauvreté montre que, malgré l’amélioration générale, certains groupes sont toujours plus touchés que d’autres par la pauvreté. Il y aurait lieu de favoriser davantage l’accessibilité à la formation manquante et le développement des compétences en lien avec le marché de l’emploi par un mode de financement adéquat des ordres d’enseignement. On parle surtout de formation professionnelle (aux niveaux secondaire et collégial) offerte à temps partiel et de formation en entreprise adaptée aux réalités du milieu du travail. – Conseil du Patronat

Le gouvernement libéral, fier représentant de l’establishment québécois et de l’empire du commerce (équitable ou non), confirme qu’il y a consensus parmi ses membres: pas question de revoir la fiscalité des entreprises pour dégager de nouveaux revenus ou de demander aux plus riches de faire un petit effort additionnel.  Les prochaines hausses de tarifs (TVQ, tickets modérateurs, frais scolaires, électricité, etc…) seront imposées à tous les citoyens sans tenir compte de leur capacité de payer.  On viendra me faire croire que la société québécoise est préoccupée par l’enrayement de la pauvreté et par l’enrichissement des connaissances de ses citoyens…

23 Commentaires

Classé dans Actualité, économie, Lutopium

Finances publiques : se donner les moyens

Par lutopium – Pour faire suite au billet publié par Philippe David hier, c’est à mon tour d’amener mon modeste grain de sel dans cette discussion : comment pourrions-nous assainir les finances publiques?

D’entrée de jeu, il faut s’entendre sur le rôle de l’État avant de s’aventurer dans ce débat. Il n’est donc pas question ici de remettre en question sa responsabilité dans la prestation de services publics ou sa légitimité de percevoir des impôts. Lorsqu’on ne peut plus payer ses factures, il faut se demander si l’on doit réduire ses dépenses, augmenter ses revenus ou emprunter l’argent qui nous est nécessaire. Le gouvernement actuel semble vouloir explorer le terrain de la tarification de certains services publics (éducation, électricité) et hausser la taxe de vente. Des mesures qui, pénaliseraient en premier lieu la classe moyenne et les Québécois ayant un revenu modeste. D’un autre côté, les porte-parole de la droite politique tiennent toujours un discours flou qui suggère de réduire les dépenses gouvernementales sans jamais préciser exactement où et comment.

Dans cette optique et, contrairement à l’approche imprécise de la droite politique québécoise, j’aimerais apporter ici les propositions qui ont récemment été formulées par la formation politique Québec solidaire. Ces propositions visent à augmenter les revenus de lÉtat québécois afin de lui permettre de soutenir et d’améliorer la prestation des services publics :

  • Redevances sur l’eau pour l’industrie minière et certaines entreprises manufacturières : 775 millions
  • Maintien de la taxe sur le capital pour les entreprises financières : 503 millions
  • Diminution de l’aide aux entreprises de 20 % : 1,2 milliard
  • Nouveau palier d’imposition pour les contribuables ayant un revenu de plus de $115,000 et réduction du plafond des REERs : 533 millions
  • Imposition à 100% de certains gains en capital pour les particuliers et les entreprises : 818 millions
  • Suspendre le versement au Fonds des générations prévu pour 2010 : 880 millions
  • Imposer des redevances aux entreprises minières : 340 millions

Ces mesures, totalisant 5 milliards $ en revenus additionnels, permettraient au gouvernement du Québec de retrouver l’équilibre budgétaire en un an ou deux plutôt qu’en 5 ans comme le suggèrent les économistes cités par Philippe David hier. Du même coup, l’État québécois pourrait en plus réduire ses dépenses en luttant contre la collusion dans la construction et en créant un organisme centralisé d’achat de médicaments. Tout cela permettrait de non seulement conserver nos services sociaux, mais de préparer plus sereinement les années à venir.

Rien ne sert de détruire notre patrimoine collectif pour donner l’impression de réduire les dépenses publiques. Ayons le courage de se donner des objectifs équitables et tout à fait réalisables pour remettre le Québec sur le sentier de la prospérité. N’est-ce pas là un beau projet de société?

34 Commentaires

Classé dans Actualité, économie, Lutopium

Ça dérape à droite

Par lutopium – Je ne vous apprendrai évidemment rien en disant que les militants et sympathisants de la droite politique se cherchent… Depuis le départ de Mario Dumont et le rendez-vous manqué de la course à la chefferie de l’ADQ, les québécois qui se sentent attirés vers les idées un peu mal définies de ce courant politique semblent perdus. Un jour, ils se rallient à un renouveau de leur parti et le lendemain, ils explorent d’autres options sans que rien de concret ne se dessine devant eux. Cependant, même si aucune structure sérieuse ne rallie la droite politique ces jours-ci, on sent tout de même l’influence de ses idées. Des économistes ayant un petit penchant vers la droite sont recrutés par le gouvernement afin de préparer le terrain pour des réformes néolibérales. Des chroniqueurs de radio, de la télévision et de certains journaux répètent inlassablement le même discours qui suggère d’abolir certains services (sans jamais les nommer spécifiquement), d’en explorer la privatisation tout en exigeant une tarification supplémentaire pour d’autres. Le Conseil du Patronat, l’Institut Économique de Montréal et les chambres de commerce se montrent évidemment fort sympathiques à ces idées tout en unissant leurs voix pour répéter inlassablement que les fonctionnaires sont des paresseux, leur refusant ainsi toute augmentation de salaire. Les héros de la croissance économique savent exactement ce qui doit être fait et s’approprient ce qu’ils considèrent comme une nouvelle révolution: réduction de la taille de l’état, introduction du privé dans la prestation de services essentiels et protection des privilèges fiscaux pour les mieux nantis. Si le monde était complètement privé, tout serait pour le mieux, nous disent-ils…

Alors que le débat qui fut lancé récemment par le gouvernement libéral nous amenait à se questionner sur le financement des services publics, voilà que la droite recadre le débat, non pas pour proposer des solutions concrètes, mais surtout pour lancer des constats populistes afin de gagner la sympathie de ceux qui succombent aux discours des radios-poubelles et des chroniqueurs démagogiques. Cette semaine par exemple, le nouveau chef de l’ADQ, Gérard Deltell, lançait la question magique: « est-ce que la sécurité d’emploi protège l’incompétence? » Les membres de l’opposition de l’Assemblée nationale devant normalement critiquer le gouvernement ou, dans le meilleur des mondes, collaborer avec lui pour trouver des pistes de solutions, voilà que l’ADQ préfère détourner le débat et, se comportant comme un André Arthur, préfère soulever l’opinion publique contre cette sécurité d’emploi en l’associant donc à l’incompétence de quelques-uns.  L’incompétence, est-il nécessaire de le souligner, se retrouve partout, fruit de la nature humaine. Des incompétents, il y en a partout et même à l’Assemblée nationale!

La prochaine fois que vous rencontrerez un professeur d’école, remerciez-le pour son excellent travail, dites-lui de ne pas trop sans faire avec l’épuisement et la fatigue et profitez-en pour lui dire qu’il ne mérite pas d’augmentation de salaire cette année parce que quelques-uns de ses collègues sont incompétents. Lorsque vous visiterez un de vos proches à l’hôpital, prenez donc la peine de remercier l’infirmière pour les bons soins qui lui sont donnés mais dites lui qu’elle ne mérite pas un modeste ajustement de ses revenus car l’incompétence règne partout autour d’elle…

Ces jours-ci, tout ce que la droite cherche à accomplir c’est de faire peur au monde et de les soulever contre la fonction publique. Les ténors de la droite n’ont aucune solution concrète. On commence même à admirer le mouvement réactionnaire Tea Party en vantant les principes de liberté individuelle et la richesse de la constitution américaine. Entre vous et moi, ce que les partisans de la droite souhaitent réellement, c’est de payer moins d’impôt, point à la ligne.

39 Commentaires

Classé dans Actualité, Lutopium

La soumission tranquille

Par lutopium – Certains disent que la récente crise économique a été causée par une spéculation excessive, un manque de responsabilité des institutions financières, voire une certaine corruption. D’autres prétendent qu’elle a été causée par un interventionnisme démesuré des états occidentaux et de leurs banques centrales. Peu importe le diagnostic qu’on puisse en tirer, une chose est certaine : les citoyens québécois les moins fortunés et ceux de la classe moyenne seront les plus durement touchés par les réformes proposées par le gouvernement Charest qui profite de cet état de crise pour, dit-on, assainir les finances publiques.

De leur côté, les gens d’affaires ont la possibilité de se regrouper afin de faire pression sur le gouvernement et leur faire part de leurs revendications. Dans de telles situations, le moins qu’on puisse dire, c’est que les entrepreneurs et les gens les plus fortunés sont solidaires devant les solutions qu’ils préconisent. À l’unisson, grâce aux interventions des chambres de commerce, des lobbies économiques, des éditorialistes et des influences politiques au sein du Parti Libéral et du Parti Québécois; les plus riches d’entre nous refusent toute hausse d’impôt et toute modification à leurs avantages fiscaux. Pourtant, avec un peu d’effort et un sens de solidarité envers le Québec, les québécois les mieux nantis et les grandes entreprises pourraient facilement permettre à l’État de récupérer quelques milliards par année simplement en acceptant quelques resserrements sur certains avantages fiscaux (plafond des REERs, déductions sur la capital, subventions, etc…) et une indexation temporaire de l’impôt sur le revenu. Les derniers gouvernements ayant accepté de leur faire cadeau d’allègements fiscaux au cours de 20 dernières années, ils pourraient bien faire un petit effort, non?

Pour faire face à ce discours des riches québécois, des banques et des grandes entreprises, on pourrait espérer que les travailleurs cherchent à unir leurs efforts afin de faire valoir leurs droits et exprimer leurs revendications. Force est de constater que nous sommes divisés. Pire encore, certains d’entre nous – les travailleurs – sont devenus les meilleurs ambassadeurs des chambres de commerce et méritent un abonnement au St.James Club. On a qu’à visiter les blogues de la droite politique, écouter certains enragés des ondes radiophoniques ou lire quelques journalistes au discours populiste pour constater qu’une portion non-négligeable du « monde ordinaire » semble adhérer à des concepts de privatisation encore flous tout en blâmant les travailleurs de la fonction publique – des travailleurs comme eux – de tous les maux qui frappent l’organisation gouvernementale.

« Lors de la révolution de février 1848, les prolétaires sont des deux côtés de la barricade; la garde mobile, qui réprime au nom du pouvoir, est composée de très jeunes gens, souvent chômeurs. L’analyse de la situation permet de conclure à l’existence d’un lumpenproletariat, un sous-prolétariat prêt à se ranger du côté du pouvoir au gré des circonstances… » (source: Sylvie Aprile, historienne). Aujourd’hui, au Québec, les militants de la droite n’hésitent pas à endosser l’anti-syndicalisme d’un Pierre-Karl Péladeau, souhaitent la privatisation de ses hôpitaux et exigent la compétition entre les écoles! Lorsque la popularité de George W. Bush et du Parti Républicain semblait intouchable quelques mois avant l’élection de 2004, l’essayiste Thomas Frank a posé un constat fort intéressant sur ce phénomène :

Dans le comté le plus pauvres des États-Unis, situé dans les Grandes Plaines, Bush l’a emporté en 2000 avec plus de 80% des voix. En quoi consiste ce tour de prestidigitation qui voit les ouvriers acclamer ceux qui les martyrisent ? « Votez pour faire la nique à ces universitaires politiquement corrects et vous aurez la déréglementation de l’électricité. Votez pour résister au terrorisme et vous aurez la privatisation de la sécurité sociale. Votez pour interdire l’avortement et vous aurez une bonne réduction de l’impôt sur le capital. Votez pour que votre pays redevienne fort et vous aurez la décentralisation. » Et le tour, pas éventé pour l’instant, est joué. Plus on se révolte, plus on va à droite. La politique, c’est lorsque les habitants des petites villes regardent autour d’eux les dégâts causés par Wal-Mart puis décident de se lancer dans une croisade contre le darwinisme. Pour le Kansas profond, un type qui roule en Volvo est un gauchiste. Si en plus il mange des “ French fries ”, c’est le diable incarné!

Il n’y a pas si longtemps, les ouvriers n’hésitaient pas à unir leurs efforts pour équilibrer le rapport de forces avec le patronat. Selon ce qu’on peut voir ces jours-ci, le coup de poignard peut arriver de n’importe quelle direction… surtout de la droite… À suivre.

27 Commentaires

Classé dans Actualité, économie, Lutopium

Les défis de la santé – le modèle québécois

Tout d’abord, j’aimerais vous présenter mes excuses car je n’ai pas eu le temps de pondre un billet original cette semaine.  J’avais de bonnes intentions, je voulais vous parler (encore une fois) des enjeux qui se présentent devant nous en ce qui concerne la lutte au déficit et à la réorganisation des services publics québécois.  Avant d’attaquer le sujet, je voulais prendre le temps de lire le deuxième fascicule du Ministère des Finances, réécouter le mini-débat présenté par Gérald Fillion à RDI mercredi soir et consulter d’autres textes avant de vous présenter quelques réflexions.  Si vous me le permettez, je remets ça à la semaine prochaine.

J’aimerais toutefois profiter de cet espace en réagissant au billet publié hier par Philippe David, un texte dans lequel il nous présentait le modèle singapourien de financement des soins de santé.  Évidemment, on comprend la démarche de Philippe et l’attrait que peut provoquer les bons coups de ce système.  Surtout que la responsabilisation de l’individu dans le financement et l’accès aux services est primordial dans le succès que semble avoir leur réseau de santé.  Là-dessus, je rejoins nos amis libertariens, il est primordial que les citoyens – incluant les employés, les gestionnaires, les fournisseurs et les lobbies – se responsabilisent face aux enjeux et qu’il y ait une prise de conscience collective sur les coûts inutiles et les problèmes qui sont causés (volontairement ou involontairement) par les abus de toutes sortes.

Je m’en tiendrai donc aujourd’hui à publier un extrait d’une étude réalisée par deux experts québécois, le docteur François Béland et Mme Caroline Cambourieu, sur les enjeux reliés à la privatisation des soins de santé. ici au Québec.

« L’introduction de l’assurance privée et de sa conséquence, le développement d’un secteur privé de prestation des soins financés de sources privées, sont beaucoup plus ambitieux que l’imposition de frais modérateurs à l’utilisation de services de santé couverts par un régime public.  Les objectifs des États sont multiples et la rhétorique politique remplit de bonnes intentions.  Les objectifs recherchés sont le contrôle des coûts globaux des services de santé, la prestation de soins appropriés et de qualité et même l’accès équitable aux soins pour les patients (Cremer et al., 2007).  L’Australie et l’Irlande en sont deux exemples.  À l’analyse, il apparaît que le développement d’un secteur privé de prestation de soins appuyé par une politique publique favorable à l’assurance privée n’a pas permis de réduire les dépenses publiques de santé en Australie, a accru la part de la richesse nationale consacrée à l’ensemble des services de santé, a produit des inégalités d’accès aux services hospitaliers, n’a pas amélioré la qualité des soins et a accru l’inégalité de la distribution des revenus entre les ménages.

Ici, comme dans le cas des frais modérateurs, il y a erreur de perspective.  Le financement privé peut permettre à des groupes de personnes d’accélérer leur accès à des services de santé en plus grande quantité.  L’accès à des services de qualité est une toute autre chose, comme le montre l’exemple de l’Australie et de l’Émilie-Romagne.  Dans certaines circonstances, la quantité peut être associée à la qualité, dans d’autres, non.  Et les services offerts en plus grande quantité par l’intermédiaire du financement et de la prestation privés se concentrent sur les procédures les plus profitables et aux patients à la santé la moins défaillante.  Ces résultats sont la conséquence du mobile qui anime le financement et la prestation de services médicaux privés: pour les patients, la maximisation de l’utilité des services médicaux et hospitaliers sous contrainte des limites de leur revenu personnel; pour les assureurs, des remboursements minimums pour des primes maximums; pour les prestataires, la production du maximum de procédures les plus satisfaisantes du point de vue professionnel et les plus payantes du point de vue économique.

Les effets pervers de l’application de la logique du financement et de la prestation privés des services médicaux apparaissent dans toutes leurs splendeurs quand ils se mixent à la logique de la prestation publique des services de santé.  Les hôpitaux publics qui s’ouvrent à la pratique privée sous le motif d’additionner une source de financement risquent de voir jouer la logique à l’inverse.  Plutôt que de voir les sources de financement privées subventionner les soins aux patients admis sous le régime public, la logique de la différentiation des clientèles les fera subventionner les soins aux patients admis sous un régime privé par le financement public.  Le principe de la différentiation des clientèles a été développé par Dupuit (1849) qui soulignait l’exemple de la gestion des tarifs des chemins de fer françcais du XIXème siècle.  Voilà une belle occasion de gérer nos hôpitaux comme les chemins de fer français de cette époque!

Enfin, les régimes publics d’assurance santé transfèrent des revenus des classes économiques les plus favorisées aux classes économiques les moins favorisées.  L’exemple de deux provinces canadiennes montre que la valeur des transferts varie en fonction de la progressivité du financement du système de santé.  Deux observations sont cependant universelles.  Premièrement, puisque la santé est associée aux revenus, il y a toujours transfert.  Deuxièmement, toute augmentation du financement privé des services de santé par des frais modérateurs, des paiements directs des ménages à des services de santé désassurés ou l’accroissement de la part des assurances privées diminuent les transferts.  Encore une fois, l’exemple australien est emblématique.  L’intérêt économique des classes de revenu les plus élevées sera toujours de diminuer autant que faire se peut la part du financement public et d’accroître la part du financement privé.  Cela pourraît bien être le secret de la pérénnité du débat sur le financement privés des services de santé! »

François Béland et Caroline Cambourieu – L’assurance privée: les autres le font, pouquoi pas nous?  Tiré du lu livre « Le privé dans la santé, les discours et les faits« .  À lire.

13 Commentaires

Classé dans Actualité, économie, Lutopium, santé

L’habitude du baîllon

Par lutopium – À l’automne 2008, notre premier ministre a demandé aux québécois de lui donner un gouvernement majoritaire afin, disait-il, de lui permettre de prendre le volant et de permettre au Québec de traverser la crise économique qui se pointait à l’horizon. Un peu plus tard, lors d’un caucus du Parti Libéral, il promettait de consulter le plus grand nombre de québécois afin d’entâmer un dialogue sur les finances publiques. Par la suite, le ministre des Finances lança une consultation prébudgétaire bidon sur un site web où les choix sont à sens unique. Depuis hier, ce gouvernement a décidé de discuter avec une poignée d’intervenants afin de tracer le parcours que doit prendre notre pays afin de retrouver la voie de l’équilibre budgétaire et bien préparer le Québec pour les 20 prochaines années. Le philosophe Leo Strauss doit être fier, lui qui était convaincu que seule une élite peut contrôler le peuple, trop ignorant pour participer à la gouvernance…

Il est essentiel que les citoyens soient consultés sur ces enjeux. Lors des dernières élections, il n’a jamais été question de hausser les tarifs et la taxe de vente, d’abolir des services publics, d’exiger des contributions supplémentaires ou de privatiser une partie du patrimoine québécois. Le gouvernement libéral n’a pas ce mandat. Même si les économistes de l’Université de Sherbrooke ou les penseurs de Cirano essaient de nous vendre leur salade subventionnée, on ne peut affirmer qu’il y a consensus au sein de la population. Même si un sondage biaisé nous apprend aujourd’hui que les québécois sont plutôt favorables à couper les subventions aux écoles privées, au concept d’un ticket modérateur lors des visites chez le médecin ou à l’ouverture du réseau de la santé au secteur privé, il est inacceptable que le premier ministre s’engage dans une série de réformes sans un mandat clair et précis. Si des mesures drastiques sont nécessaires afin de réduire le déficit et assurer le bien-être de la population, Jean Charest doit retourner devant les électeurs et présenter les choses clairement. Les enjeux sont trop importants pour prendre des décisions en vase clos.

Les seules propositions qui sont sur la table présentement visent essentiellement à réduire les dépenses gouvernementales ou à augmenter la contribution de tous les québécois, quelle que soit leur capacité de payer. Pourquoi le Parti Libéral ne considère-t-il pas une hausse des impôts des plus fortunés, ne serait-ce temporairement? Pourquoi ne suit-on pas la recommandation de l’Institut Économique de Montréal qui suggère de couper les subventions aux entreprises, ce qui permettrait d’économiser 6 milliards par année? Pourquoi ne pas analyser la possibilité de centraliser l’achat des médicaments et viser des économies qui pourraient atteindre un autre milliard annuellement?

Peu importe notre vision de l’économie et des solutions que nous privilégions, nous avons le droit fondamental d’accepter ou de refuser les réformes qui seront proposées. Mais que dis-je? Il faudrait d’abord se donner une démocratie…

20 Commentaires

Classé dans Actualité, économie, Lutopium

L’utopie libertarienne

« Un état véritablement libertarien n’a jamais été implémenté et il est peu probable que ça arrive. Le libertarianisme comme tel est souvent mal compris – souvent associé à l’anarchisme – et pour empirer le tout, les libertariens semblent incapables eux-mêmes d’atteindre un consensus en ce qui ce qui concerne leurs principes politiques (political beliefs).

Si vous demandez à vingt libertariens de vous expliquer le libertarianisme, vous aurez droit à vingt réponses différentes. Bien sûr, vous retrouverez des thèmes communs – gouvernement minimal, libertés maximales – mais si vous souhaitez aller dans les détails, ces vingt libertariens se retrouveront sans doute à argumenter, recherchant le consensus pendant des heures, voire des jours. Et si vous enfermez ces vingt libertariens dans une pièce quelque part pour une semaine, que vous leur dites qu’ils seront nourris lorsqu’ils auront atteint ce consensus sur les spécificités du libertarianisme, je peux pour assurer que ces vingt individus seront morts de faim au septième jour.

Pour cette raison, le libertarianisme est donc limité à l’insinuation incrémentale et à l’interpolation. Évidemment, les libertariens peuvent s’entendre sur une vision plus large. Ils désirent plus de liberté et moins de gouvernement. Mais pour aller au fond des choses, et proposer une idée des politiques libertariennes, exige un nombre incalculable de discussions, de débats, et une analyse intensive des philosophes, économistes, écrivains, et des libertariens ayant laissé une trace dans l’histoire (incluant les divergences d’idées qui les séparent), ce qui rend l’exercice presque impossible. Les libertariens forment une une petite communauté insulaire avec des habits beaucoup trop grands. En fait, il y a tellement de matière à saisir que seuls les convaincus pourront investir les efforts nécessaires pour en faire une solution viable. Si vous vous aventurez plus loin que les imprécisions reliées à l’augmentation de liberté et à la réduction de l’état, vous frappez un mur. Socialement, culturellement et politiquement, la seule façon d’agir est l’approche douce et incrémentale. – Traduit de « Libertarians are incrementalists », publié par Walker Morrow, blogueur conservateur-libertarien de la Colombie Britannique.  Traduction: lutopium.

40 Commentaires

Classé dans Actualité, Lutopium