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À propos de yanbarcelo

Yan Barcelo est journaliste économique et financier de carrière pour nombre de publications d'affaires au Québec et au Canada, dont Les Affaires, Finance et Investissement, Investment Executive, CA Magazine et d'autres. Il détient un doctorat en philosophie de l'Université de Montréal en plus d'avoir complété une formation complète en théâtre (son premier métier est comédien) et, plus tard, une formation en composition musicale.

Le capitalisme intellectuel – 1

Yan Barcelo, 7 août 2011

Au début du siècle, une compagnie américaine aux prises avec une grosse pièce de machinerie défectueuse avait fait appel aux services de plusieurs techniciens pour la réparer, mais en vain. On décida donc de faire venir de l’autre bout du pays le plus éminent spécialiste de la profession.

Celui-ci se présente quelques jours plus tard avec une toute petite trousse d’outils. Il fait lentement le tour de la machine, écoutant ici, frappant du poing là, collant son oreille contre la paroi ailleurs. Au bout de quinze minutes, il ouvre une petite porte, sort un marteau, donne un coup, referme la porte, et indique qu’on peut remettre la machine en marche, ce qu’on fait aux yeux ébahis de tout le monde présent.

Quelques semaines plus tard, le directeur de la production reçoit une facture du spécialiste au montant, très élevé pour l’époque, de 1000$. Quelque peu contrarié, le directeur retourne la facture en demandant au spécialiste d’expliquer dans le détail ce qui peut justifier une note aussi élevée. Après tout, écrit-il au spécialiste, « vous n’avez été ici que trente minutes au plus et vous n’avez donné qu’un seul coup de marteau ». Quelques semaines plus tard, une nouvelle facture arrive, toujours au montant de 1000$, cette fois avec les détails requis :

  • Coup de marteau : 5,00$
  • Pour avoir su où donner le coup de marteau : 995$
  • Total : 1000$

Voilà exprimée en une facture succincte l’essence de cette nouvelle créature qui prend un peu plus forme chaque jour sous nos yeux : le capitalisme intellectuel.

Il faut dire que la valeur de la connaissance dans l’équation économique n’a pas attendu le troisième millénaire pour se manifester. Voilà des siècles, par exemple, que les cavaliers montaient des chevaux, mais l’individu anonyme qui a inventé l’étrier a permis au cavalier de se dresser sur sa bête et, devenu ainsi indépendant, de décocher ses flèches avec une précision et une rapidité inconnues jusque-là. C’est l’invention qui a permis, par exemple, à Genghis Khan de monter la plus formidable machine de guerre et de constituer le plus vaste empire terrestre que l’histoire ait connus.

Au tournant du siècle, avec l’avènement des laboratoires privés, comme ceux d’Edison et de Marie et Pierre Curie, la connaissance a pris un nouveau tournant : on en a soudain constaté l’immense valeur économique et on a entrepris de l’industrialiser. On a également commencé à mettre en place les grands bureaux de brevets qui permettaient, en quelque sorte, d’ériger une clôture invisible autour d’un territoire de connaissance pour en préserver l’exclusivité.

Pendant tout le vingtième siècle, bien qu’on savait que la connaissance avait son importance, on a continué de croire que le capital financier et les actifs immobilisés constituaient l’essentiel de la valeur économique. Et c’était vrai dans une certaine mesure, car les actifs financiers et les immobilisations étaient les choses les plus rares et les plus chères ; la connaissance elle, était plutôt bon marché.

La fin du XXe siècle et ce début du 3e millénaire nous apportent une nouvelle réalisation : la plus grande valeur, c’est la connaissance. Il en fut d’ailleurs toujours ainsi, mais nous ne nous en rendions pas tout à fait compte. Nous pensions, obscurément, que si la caravelle était supérieure à la galère, l’arquebuse à l’arbalète, cela tenait en quelque sorte à la matière et aux matériaux mis en jeu. Illusion. La caravelle est supérieure à la galère par son concept, et rien d’autre ; l’organisation des matériaux procède ensuite de ce concept.

Cette « illusion matérielle » nous a poursuivis très longtemps. Jusqu’au début des années 1990, c’est à une telle illusion que succombaient, par exemple, les grandes banques canadiennes qui refusaient encore de financer les entreprises de logiciel sous prétexte que leur seul actif véritable était la disquette de 2,00$ sur laquelle le code du logiciel était inscrit. Que le logiciel puisse commander des ventes de dizaines de millions dans le marché ne voulait rien dire.

Mais les entreprises et le monde financier ont commencé à voir de plus en plus la lumière, ce qui donne jour à présent au capitalisme intellectuel. La raison en est finalement fort simple : les composantes conceptuelles de pans entiers de l’économie sont devenues tellement importantes qu’on ne pouvait plus manquer de les voir. Dans l’ancienne économie, il y avait beaucoup d’éléments matériels collés à un peu de connaissance. On pouvait donc comprendre que les gens gardent les yeux fixés sur les éléments matériels et négligent la teneur en connaissance. Aujourd’hui on trouve beaucoup de connaissances collées souvent à un peu de matière. C’est le cas de pilules en pharmaceutique, de puces en électroniques, de réseaux optiques en télécommunications.

(Je vous invite à laisser des commentaires, toutefois, je ne pourrai y répondre avant le 15 août. )

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Dérive technologique

Yan Barcelo, 31 juillet 2011

Je souscris ardemment à la technologie et à la science. Je crois qu’ensemble, elles constituent une des plus grandes entreprises intellectuelles et spirituelles de l’humanité. Et pourtant, en contemplant la façon dont nous utilisons la technologie sur un plan personnel, je me désole.

Bien sûr, il y a toutes les applications mal inspirées des technologies, particulièrement au chapitre de la dégradation des sols et des eaux, ou encore dans la détérioration des milieux humains, notamment par le triomphe des autoroutes et des boulevards commerciaux dont le boulevard Taschereau est un représentant emblématique au Québec. Mais ce procès-là a déjà été fait amplement ailleurs et ce n’est pas sur cette dimension que je désire m’attarder ici.

C’est notre utilisation personnelle des technologies qui retient mon attention. Par exemple, je regardais l’autre jour une table où étaient assemblés sept jeunes dans les débuts de la vingtaine. Sur les sept, quatre étaient en conversation via leur cellulaire, totalement absents des échanges qui occupaient les trois autres, et qui devaient presque crier pour s’entendre par-dessus la jasette des adeptes du cellulaire qui, comme on le sait, ont tendance à parler aussi fort que s’ils s’adressaient à une assemblée publique.

Voici une des technologies les plus intrusives de notre époque. Avec tant de jeunes, il est presque impossible aujourd’hui de tenir une conversation autour d’une table. Inévitablement, ils se font happer ailleurs par la sonnerie de leur bidule. Et y a-t-il rien de plus impoli que cette sonnerie à laquelle les gens donnent toujours la plus haute priorité? C’est comme un enfant mal élevé qui interrompt sans gène tout le monde et à qui les parents donnent aussitôt toute leur attention.

J’en ai d’ailleurs pris mon parti à l’époque où je travaillais dans la salle de presse du journal Les Affaires. Quand j’étais dans le bureau du chef de pupitre, la moindre sonnerie de téléphone qui, en fait, nous interrompait, avait sa priorité absolue. J’ai vitre compris le truc. Je ne me rendais plus à son bureau; je l’appelais. Comme ça, j’étais certain d’avoir la priorité.

Cette impérialisme de la technologie, qui brise le rapport immédiat entre les gens, sans parler du rapport des gens à leur intimité propre, prend une multitude de formes. Mon épouse a récemment consulté pour la première fois une femme médecin. Le questionnaire, pourtant si crucial, a été complété par une infirmière. La médecin, qui n’a reçu mon épouse que pour cinq minutes dans son bureau, n’a pratiquement jamais levé les yeux de sa paperasse où elle notait différents tests à faire passer à mon épouse ou prenait des notes en réaction à certaines questions. Cette dame était obnubilée par la technologie des tests au point d’escamoter les trois points de contact fondamentaux d’un médecin avec son patient : le questionnement, l’observation visuelle et le toucher. Non pas que les tests ne soient pas un supplément d’information extrêmement précieux, mais pas au point de reléguer aux oubliettes les moyens essentiels du rapport entre un médecin et son patient.

Dans les entreprises, les technologies, extraordinairement efficaces, j’en conviens, en sont venues dans bien des cas à dresser un écran insurmontable entre les couches managériales et le personnel d’exécution. On gère à force de ratios, d’écrans de pourcentages et de tendances chiffrées, et on en oublie complètement le contact simple et direct avec les employés sur plancher.

Un des lieux où la technologie est certainement la plus pernicieuse tient aux jeux vidéo voués à la violence et à l’entraînement simulé au crime. Coiffer du terme de « jeu » de tels outils d’abêtissement et d’abrutissement de l’âme tient du prodige, un prodige de mensonge et de stupidité.

Avec ces simulations, on enseigne aux jeunes des leçons de laideur, de violence et de mort. Et qu’en est-il de technologies de simulation qui pourraient enseigner les grands acquis de l’art et de la science, par exemple? Il n’en existe pratiquement pas. Je connais un individu qui a accéléré considérablement son apprentissage de la composition musicale et de toutes les disciplines attenantes – harmonie, contrepoint, arrangement, orchestration – en ayant recours à quelques logiciels de musique. Ce qu’il a fait tient de l’exception. Les quelques autres personnes que j’ai croisées qui ont montré un vague intérêt pour la musique se servaient de logiciels, comme Band-in-a-Box, qui faisaient pratiquement le travail d’harmonisation et de composition pour eux.

C’est le grand malheur de notre rapport aux technologies. Nous ne nous en servons pas pour élargir et approfondir notre vie; nous sommes asservies par elles et nous les laissons nous drainer à petit feu de notre puissance et de nos habiletés.

Ce n’est pas seulement dans le corps que nos concitoyens sont adipeux et obèses, c’est aussi dans l’âme, dans la tête et dans l’esprit. Et ce sont surtout les technologies qui sont premières coupables de cette ablation silencieuse de notre être que nous les laissons perpétrer à notre endroit.

 Il pourrait en être autrement. Ce recours aux technologies par notre main gauche, celle de la paresse, de l’inertie et de la passibité, n’est pas inévitable. Il y a moyen de s’en emparer par la main droite, celle par laquelle nous construisons notre caractère et renforçons nos talents. Malheureusement, c’est trop peu souvent le cas.

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Méditation systémique

Yan Barcelo, 24 juillet 2011

Nous sommes très préoccupés de systèmes. Nous voyons des systèmes partout et nous voulons constamment les changer, les réparer, les transformer. Système de justice, système démocratique, système économique, système d’éducation. Et bien sûr, LE Système.

Et c’est bien. Il faut se préoccuper des systèmes qui nous entourent. C’est la responsabilité de chacun en tant que citoyen.

Mais les systèmes sont faits d’individus, comme autant de maillons nécessaires dans un chaîne. Ne dit-on pas qu’un chaîne n’est pas plus forte que le plus faible de ses maillons. Les systèmes ne sont pas mieux, ne peuvent pas être mieux que les individus qui les habitent et les animent. Si un système ne fonctionne pas bien, c’est parce que quelques individus ou plusieurs individus, certains plus importants que d’autres au bon fonctionnement du système, sont carencés, fautifs… ou malhonnêtes.

Prenons le système de justice, qui nous présente en ce moment quelques exemples troublants de dysfonction avec les procès de Turcotte, de Robinson et l’interdiction d’extradition vers les États-Unis du jeune Francis Doyle Fowler. Chacun de ces cas nous présente un genre de déraillement particulier. Parfois, on peut soupçonner qu’il y a de la malhonnêteté en jeu, mais très souvent, il s’agit simplement de modes de pensée qui se sont cristallisés, et que des groupes de gens adoptent plus ou moins consciemment, et qui du coup perdent de vue le bien commun pour ne s’attacher qu’au bien d’individualités ou de particularités.

Or, le problème fondamental des systèmes demeure… les individus qui l’habitent, en fait, qui le font. La clé du bon fonctionnement de nos systèmes tient à une chose très simple, et pourtant si difficile à changer : l’égoïsme de chacun qui ne pense qu’à son bénéfice particulier au détriment du bien commun. Cet égoïsme est le fait des grands capitalistes financiers qui n’en ont que pour leur compte de banque. Et leur égoïsme entraîne souvent dans son sillage le sort de milliers et même de millions d’individus. Mais cet égoïsme est aussi le fait du simple quidam, qui est mon voisin, et qui ne veut pas cesser de faire du bruit après le couvre-feu de onze heures. C’est le fait d’époux qui ont accumulé mille et une récriminations à l’endroit de leur partenaire et qui décident de le quitter – tant pis pour les enfants.

C’est pourquoi à la base des systèmes, il y a une clé réparatrice cruciale : que chacun s’occupe de se changer lui-même. Gandhi avait cette parole formidable : « Sois le changement que tu veux voir dans le monde ». C’est un programme en apparence tellement simple, tellement difficile, et pourtant si profondément transformateur. Mais c’est en général la dernière chose que nous exigeons de nous-mêmes. Nous voulons que le voisin change, que mon épouse change, que mon patron change, que le Système change. Et nous, évidemment, nous ne sommes pas en jeu; nous sommes innocents, chacun de nous, blanc comme neige.

C’est pourquoi au terme de l’essai que j’ai développé au cours de ces chroniques intitulé SIDA de civilisation je suis arrivé à cette conclusion bien modeste : il faut cultiver les vertus individuelles; il faut que notre culture s’occupe à nouveau de développer ces vertus; il faut que cette culture intègre comme prémisse de base que ce développement est sans fin et qu’il faut être prêt sans cesse à se remettre en question. Il ne suffit pas d’exiger que « le système » soit juste, il faut exiger de soi-même d’être juste. Il ne suffit pas d’exiger des autres qu’ils soient compréhensifs, patients, attentionnés (n’est-ce pas l’essentiel de tant de complaintes que nous entretenons?), il faut viser soi-même à être compréhensif, patient et attentionné. Surtout, il ne suffit pas d’exiger que les « autres » soient de bonne volonté et qu’il ne fassent pas d’erreurs, il faut se le demander à soi-même : être de bonne volonté et chercher la vérité plutôt que d’avoir toujours raison.

Ah, si tout le monde était de bonne volonté, comme les choses iraient mieux. Ce n’est pas pour dire que tout serait parfait, bien sûr, mais ça assurerait un terrain commun d’entente, une base partagée pour tenter de trouver, ensemble, ce qui est bon, ce qui est mieux, ce qui est vrai.

C’est un programme à la fois immense et modeste, silencieux et qui exige pourtant un courage de tout instant. C’est le travail de toute une vie. Et c’est le travail que la plupart d’entre nous refusons de faire… systématiquement. Nous préférons exiger que les autres changent, que les systèmes soient corrigés, que LE Système change. Finalement, pas étonnant que les systèmes soient si carencés.

 

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Ce que Guy Turcotte nous révèle de nous-mêmes

Yan Barcelo, 17 juillet 2011

 À la suite du jugement de non-responsabilité porté à l’endroit de Guy Turcotte, des commentateurs ont dit des Québécois qu’ils faisaient la démonstration, un fois de plus, qu’ils n’ont pas de pensée, seulement des émotions. Évidemment, ils dénoncent ainsi ce qu’ils considèrent être la réaction irrationnelle d’indignation qu’une majorité de gens a manifestée.

Méprise – et mépris – typique de nos élites intellectuelles. Tout irrationnelle que la réaction des Québécois puisse être, elle s’avère saine et heureuse. Elle montre que la population a encore certains instincts moraux, instincts qu’il semble que les membres du jury se sont fait ravir par je ne sais quel subterfuge (la chronique de Pierre Allard dans ce site fournit une excellente élucidation de ce qui a pu se passer : http://www.centpapiers.com/le-mystere-du-jury-turcotte-1-4-194-304-2/76057).

Le cas Turcotte présente deux scandales. Le premier tient à l’acte meurtrier lui-même, un geste dont le caractère monstrueux a estomaqué à juste titre la population.  Le deuxième scandale tient au verdict de non-responsabilité. Qu’une telle décision ait scellé ce procès constitue un phénomène aussi monstrueux que l’acte même de Turcotte, mais dans un autre registre, celui de l’ordre moral commun, partagé par l’ensemble des citoyens.

Ce verdict montre encore une fois combien notre compréhension de l’expérience humaine a été systématiquement psychologisée, au point de complètement dévoyer la sphère morale. Cette psychologisation est profondément réductrice de la liberté humaine. Tout acte est expliqué par des antécédents affectifs (papa, maman, le voisin pédophile, etc.) qui en viennent à occuper tout le terrain intérieur au point d’oblitérer l’espace inviolable propre à toute personne, son libre arbitre. Nous sommes dans un modèle explicatif mécaniste et réducteur où nos gestes ne sont jamais que le résultat de conditionnements passés sur lesquels l’individu n’a aucune emprise. Quand une situation plus extrême déclenche la dynamique de ces conditionnements, tout le champ de la conscience est envahi, les « plombs intérieurs pètent », on devient forcément fou et… on n’est plus responsable.

De plus, ce verdict de non-responsabilité semble fondé sur un apriori implicite que seul le meurtrier qui tue en toute froideur est responsable de son geste. Celui qui le fait dans un accès de passion est aux prises avec une folie passagère, donc non-responsable. C’est de la psychiatrie de bas étage, à laquelle même un petit intellectuel comme Freud n’aurait pas souscrit.

Or, la population, qui ne s’est pas encore fait complètement laver le cerveau par ce discours psychologisant, ne s’y trompe pas et voit juste dans la mascarade du procès Turcotte: l’individu s’est adonné à un geste immoral, un geste pour lequel son égo, axé sur son propre renforcement idolâtrique, le préparait sans doute depuis un bon moment. Est-il responsable au même titre qu’un tueur professionnel des Hell’s Angels? Certes non. Y a-t-il des circonstances atténuantes qui peuvent justifier une sentence moins éprouvante? Certes. Mais de là à le déclarer non responsable, il y a un abîme à franchir… que ce jury a franchi allègrement.

Ce procès met également en jeu un autre débat souterrain. Ceux qui approuvent le verdict rendu ont tendance à parler d’éthique plutôt que de moralité. On peut penser qu’il s’agit d’un simple jeu sémantique, stérile et sans conséquences. Pas du tout. Dites-moi : diriez-vous du geste de Guy Turcotte qu’il n’est pas éthique? Le terme plus approprié n’est-il pas plutôt « immoral »? Ce dernier mot ne traduit-il pas mieux la réaction viscérale de répulsion qu’un tel meurtre a produite? Dire qu’il est « non éthique » ne laisse-t-il pas l’impression qu’on essaie de greffer à une réalité humaine profondément désespérante une sorte de code superficiel qui ne convient tout simplement pas à la situation qui nous est présentée. On pourrait dire que le Dr Turcotte, par exemple dans sa pratique médicale, aurait manqué à l’éthique de sa profession en retardant des soins à l’endroit d’un patient très mal en point pour donner priorité à un ami, moins mal pris, mais qui aurait payé pour passer au premier rang.

Mais si le Dr Turcotte avait laissé ce premier patient mourir intentionnellement en refusant de lui administrer des soins requis, pourrait-on encore parler de « manque d’éthique »? Là encore, le mot immoral n’est-il pas nettement plus approprié.

Pourtant, toute une faction intellectuelle de nos élites privilégie le langage de « l’éthique », en condamnant la « morale », en disant qu’il s’agit seulement d’un ridicule catéchisme d’une époque révolue, un catéchisme qu’on récitait mécaniquement. Pourtant, quand les événements de la vie prennent tout leur poids existentiel authentique, il est étonnant comme les vieux mots qu’on a voulu reléguer aux boules à mites prennent toute leur charge.

Dans un tel éclairage, on peut à juste titre opérer le renversement suivant : c’est l’éthique qui relève d’un code plus ou moins convenu, d’un catéchisme plus ou moins arbitraire, quelque peu élastique. La morale, elle, est inscrite dans les circuits innés de l’être. Quand un événement vraiment provocant la sollicite, comme c’est le cas des meurtres de Turcotte, elle se manifeste viscéralement. Elle n’est pas toujours articulée selon des normes rationnelles de discours, loin de là. Mais l’indignation qui la manifeste est authentique et « parle » directement.

Or, toute cette sophistique de l’éthique ne tient pas à une génération spontanée apparue hier dans notre paysage intellectuel. Elle résulte d’un long développement historique qui est passé par le freudisme, le relativisme de l’anthropologie, les supputations darwiniennes et toutes les théories structuralistes de la société et de la psyché. Toutes ces écoles de pensée ont macéré dans nos universités et milieux académiques pour livrer ce fruit intellectuel perverti qui a dominé la pensée au cours des cinquante dernières années : la mort du sujet. Nos académiciens pensaient peut-être se livrer à des petits jeux sans conséquence dont les retombées seraient confinées aux frontières de leurs cabinets universitaires. Pas du tout. Ces façons de penser ont percolé dans toutes les disciplines (criminologie, pédagogie, économie, relations industrielles, etc.) pour livrer aujourd’hui, parmi multiples autres fleurs vénéneuses,  un verdict qui fait scandale : Guy Turcotte n’est pas responsable.

Il est grandement temps de remettre à l’honneur un discours de la morale fondé dans les substrats essentiels de l’être humain et dans une vision métaphysique renouvelée de l’univers.

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Pari des vertus

Yan Barcelo, 10 juillet 2011

 Je demandais à la fin de ma chronique de la semaine dernière : « N’avons-nous pas taillé au siècle des Lumières le roc fondateur des certitudes humanistes sur lequel nos sociétés contemporaines pourraient s’ériger en toute confiance. La raison humaniste n’allait-elle pas garantir la prospérité de sociétés où chacun pourrait s’épanouir, préservé dans l’intégrité de ses droits et l’assurance de maintenir sa dignité économique.

Alors pourquoi ces « acquis » semblent-ils de plus en plus menacés ? Pourquoi les conquêtes des Lumières semblent-elles en recul sur tant de fronts ?

 Les hypothèses susceptibles de donner réponse à ces questions pourraient être nombreuses. Je vais y aller de l’explication qui me semble la plus plausible. Nous avons cru pouvoir extraire les plus belles fleurs philosophiques issues de l’humanisme des Lumières et les isoler de la terre fondatrice chrétienne qui leur a permis d’éclore. Nous avons cru pouvoir simplement laïciser un héritage essentiellement religieux, articulé en relation à l’infini, et le faire vivre hors de ce creuset nourricier.

Ce faisant, nous avons aboli nombre de valeurs issues de cet héritage chrétien ; mais plus grave encore, nous avons aboli les vertus issues de cet héritage qui avaient permis à l’arbre de la démocratie et de la prospérité économique de croître. Pour que le débat équilibré de la démocratie soit préservé, nous avions besoin de circonspection, de prudence et surtout d’un goût de la vérité au service du bien commun. Pour développer l’immense prospérité dont nous avons bénéficié, nous avons dû compter sur l’épargne, l’effort soutenu, le goût du travail bien fait et durable. Pour consolider les vastes réseaux d’éducation que nous avons mis en place, nous avons dû compter sur le sens de l’éducation en tant que vocation, sur la culture systématique de la beauté, sur l’entretien d’une saine humilité quant à notre ignorance face à l’infini de la connaissance. Pour tisser un solide filet d’entraide sociale, nous avons dû miser sur les vertus d’entraide et de charité.

Par ailleurs, en même temps que nous mettions de l’avant ces vertus, il nous fallait tenir en respect de nombreux vices susceptibles de miner l’intégrité du tissu social. C’est ainsi que nous entretenions de la méfiance face à l’usure et à l’endettement, face à l’intempérance, à la convoitise débridée, à l’orgueil, à la prétention, au narcissisme.  

Ces vertus avaient toutes un point commun où elle puisaient leur force : elles étaient fondées dans la longue durée et l’endurance. Elles encourageaient les personnes à faire preuve de retenue, à tempérer leurs désirs, à cultiver la modestie, le sens des réalités, la persévérance et le goût de l’effort. Pourquoi ? Parce que ces vertus s’inscrivaient dans une vaste matrice cosmique, fournie par la religion, où elle trouvait sa récompense déjà en cette vie et dans une après-vie. Être vertueux avait un sens. Éviter le mensonge et la médisance en valorisant la vérité avait un sens. Miser sur l’effort, la persévérance et l’amour du travail bien fait avait un sens. Calmer les pulsions qui incitent à toujours prendre les raccourcis, faire œuvre de patience, être capable de différer la gratification, mater la bête impulsive et égoïste en soi pour faire advenir l’humain raisonnable et juste, tout cela avait un sens. Ce sens, il était inscrit dans un vaste firmament métaphysique, accroché à la figure de Dieu comme point ultime de justification et d’accomplissement. Et cette toile de fond, horizon de l’espérance humaine, nous disait qu’on avait raison de « prendre sur soi » pour ériger une meilleure Terre et préparer sa place au ciel.

Mais on a enlevé le ciel, on a aboli l’horizon métaphysique et on a tué Dieu. Du coup, toutes les vertus d’endurance nécessaires à la constitution d’une société démocratique et égalitaire – le rêve chrétien en somme – ont été déracinées. Ce déracinement, aujourd’hui, saute aux yeux. On ne cesse d’hypothéquer l’avenir pour se payer toutes les gratifications dans l’immédiateté présente. On encourage la réalisation instantanée de tous les désirs les plus impulsifs, et pour s’assurer qu’on ne sera pas en panne de désirs, on exalte la particule du moi-moi le plus superficiel, le plus narcissique et l plus factice, susceptible de multiplier les désirs à l’infini. Et pour alimenter cette insatiable poursuite dans la sphère économique, on a mis en place des régimes éducatifs où les vertus d’endurance, évidemment, ont là aussi été rayées. Le labeur patient, parfois même souffrant, de l’apprentissage a été remplacé par des processus pseudo-ludiques axés sur la facilité et la récompense immédiate.

Et bien sûr, dans toutes les sphères, le principe de responsabilité a été miné et dépravé. Nous avons toujours de bonnes excuses pour ne pas faire ce qu’il est notre devoir de faire : le « système », l’héritage de l’enfance, les pulsions de l’irrationnel, etc.

Or, deux générations d’enfants ont été formées déjà à l’impératif de la gratification instantanée ; ils sont les citoyens du nouvel ordre de la force qui lentement et inexorablement se met en place. Comme je le disais plus haut, là où prime cet impératif, les mécanismes propres à la force trouvent une justification croissante et inexorable. Tous les participants dans ce régime, engagés dans la jungle où survit le plus fort, en viendront à valoriser tous les moyens par laquelle la force permet la gratification du désir, que ce soit par la domination financière, par la séduction et le mensonge du marketing et de la propagande, par la brutalité du crime.

Ce lent engloutissement dans les idéologies de la force est-il inévitable ? Non. Il est toutefois de plus en plus apparent et inexorable. Une seule chose, à mon sens, pourra l’enrayer : notre retour à l’héritage chrétien qui tient essentiellement aux Évangiles et aux paroles du Christ. C’est là qu’ont été formulées les grandes vérités fondatrices qui, pour la première et la seule fois dans l’histoire humaine, ont fait obstacle à l’idéologie de la force. C’est seulement en reprenant ce chemin, je crois, que nous pourrons résister.

Certains vont voir dans mes propos une tentative de rétablir la domination de l’Église et l’époque de résignation des temps chrétiens passés où le faible ployait en silence sous la botte des puissants. Il est vrai que l’Église a longtemps été la complice de cette idéologie criminelle par laquelle elle prenait le parti anti-évangélique de la force. Mais en même temps, elle a aussi été la préservatrice du message évangélique et c’est à ce message qu’il faut retourner, que ce soit avec une Église qui retrouve le sens de la subversion évangélique, ou sans elle.

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Pari du lapin

Yan Barcelo, 3 juillet 2011

Hors des points de vue spirituel et religieux, qui ne peuvent faire autrement qu’affirmer une vie au-delà de la mort, il ne nous reste plus que les diverses visions mécanistes ou matérialistes issues du scientisme ou de diverses variétés d’athéisme ou d’agnosticisme. L’humanisme athée croit qu’il peut faire obstacle aux avancées de la nouvelle barbarie, mais il se leurre. En fait, quand il épouse les contours du matérialisme scientiste (qu’il importe de distinguer nettement de l’œuvre de la science) il ne fait que promouvoir l’agenda de l’idéologie de la force.

Il devrait être évident qu’une morale humaniste ne peut rendre compte à la fois de la soif de justice qui étreint l’humain et de la multitude de crimes impunis. L’alternative se dessine déjà nettement et ne fera que s’accentuer. D’un côté, on peut souscrire à l’hypothèse qu’il n’y a rien au-delà de la vie terrestre, et alors on est obligé de reconnaître que nos idéaux de justice, de fraternité, « d’humanité » ne sont que des songe-creux, des illusions. Certes on peut se bercer dans ces illusions et entretenir le rêve qu’un jour, peut-être, dans un futur utopique, la grande fraternité humaine aura son moment au soleil. Mais c’est un rêve au même titre que le rêve de rédemption chrétienne, mais avec la différence que le rêve humaniste ne peut nullement rendre compte de la multitude de crimes et d’horreurs commis entretemps. La brutalité et la malice humaines, jusqu’au grand jour « démocratique » se déploie dans une impunité totale, ayant comme seul adversaire la bien faible et incompétente justice humaine.

 De l’autre côté, on est contraint de faire l’hypothèse que l’œuvre de justice est un travail silencieux et souterrain qui se poursuit tout au long de cette vie et jusque dans une après-vie, ce cet œuvre soit le fait de Dieu ou d’un karma impersonnel. Parfois, cet œuvre de justice fait émerger certains méfaits et crimes à la lumière de la justice humaine, mais c’est l’exception. Mais le plus souvent, le tribunal de la justice se poursuit dans le silence de l’âme de chacun, influant sur son parcours cosmique dans cette vie… et au-delà de cette vie.

Dans le monde de la force, dont l’issue par la mort est radicale et sans suite, le principe de l’altruisme ou, plus modestement, des égards à l’endroit d’autrui, n’en est qu’un parmi d’autres et il ne bénéficie d’aucune primauté philosophique ou morale. L’éthique est désamorcée. Le principe dominant devient en réalité celui de la gratification de mes désirs. Si je peux le faire pacifiquement, tant mieux, mais ce n’est pas requis. En fait, le principe de gratification entraîne irrésistiblement le principe de force et de domination. Pour extraire un maximum de gratification, je n’ai pas le choix de recourir à la force ou à toutes ses variantes de ruse, d’habileté, de séduction, de mensonge, de propagande. Comme le dit une formule qui a cours dans le monde des multinationales américaines: « Eat, or be lunch! ».

Ceux qui ne sont pas prêts à jouer ce jeu parce qu’ils le trouvent trop exigeant ou brutal peuvent inventer toutes sortes de principes « démocratiques » pour justifier leurs sensibilités plus fragiles et contrer l’offensive des forts, et ils trouvent alors leur force dans le nombre. Or, c’est justement cette « république des lapins et des faibles » que dénonçait Nietzsche. Car dans un monde sans survie (n’incluons même pas Dieu dans l’équation), la loi darwinienne entre inexorablement en jeu: les forts, les violents, les audacieux ont raison s’ils dominent. La force fait loi. Si les pusillanimes réussissent à les contrer par la force du nombre, tant mieux pour eux. Mais ils ne peuvent se réclamer d’aucun principe fondateur. Leur force fait la loi, s’ils peuvent l’imposer. Bref, dans un tel monde, il n’y a pas de « raison » si ce n’est celle de la force. Et si les oligarques, les financiers, les scientistes et les mafieux l’emportent, comme c’est de plus en plus le cas, ils ont tout à fait raison.

Or, si les idéologies archaïques et pré-chrétiennes l’emportent de plus en plus, c’est dans une grande mesure parce que les grands principes sur lesquels nous avons érigé la modernité sont en recul. Partout en Occident on voit la démocratie ployer sous le poids d’un cynisme et un désintéressement croissants. Le principe d’égalité bat en brèche devant les inégalités et les disparités croissantes de plus en plus évidentes.

L’universalisme est remis en question par la multiplicité des cultures, chacune demandant ses « accommodements raisonnables » et remettant en question les principes universels que nous croyions pourtant avoir arrêtés une fois pour toute. Les déclarations de droits que nous avons érigé au rang de nouvelles religions nationales se retrouvent déchirées par des contradictions de plus en plus insurmontables : les droits de liberté religieuse s’opposent aux droits d’émancipation des femmes, les droits des enfants se retournent contre l’institution de la famille, la droits affirmant la liberté de choix des individualités minent la survie de groupes et d’institutions qui offrent pourtant un havre d’appartenance et d’enracinement aux individualités qui souffrent de plus en plus de leur insularité autarcique.

Pourtant, n’avons-nous pas taillé au siècle des Lumières le roc fondateur des certitudes humanistes sur lequel nos sociétés contemporaines pourraient s’ériger en toute confiance. La raison humaniste n’allait-elle pas garantir la prospérité de sociétés où chacun pourrait s’épanouir, préservé dans l’intégrité de ses droits et l’assurance de maintenir sa dignité économique.

Alors pourquoi ces « acquis » semblent-ils de plus en plus menacés ? Pourquoi les conquêtes des Lumières semblent-elles en recul sur tant de fronts ?

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Pari de Nietzsche

Yan Barcelo, 26 juin 2011

J’ai écrit dans ma chronique de la semaine dernière que le pari le plus représentatif de notre époque était celui de Dostoievski : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis ». Dans cette phrase prophétique, le grand romancier russe a bien dessiné l’alternative fondamentale qui s’offre encore aujourd’hui à l’Occident : Dieu ou le pire. 

D’un côté, il y a le pari de Dieu et de tout ce que ce pari tire dans son sillage. En tout premier lieu, il entraîne la subversion évangélique du Christ, messager privilégié de Dieu, qui a articulé les grands thèmes fondateurs de l’Occident et, plus encore, de toute la planète : affirmation éthique du monde, fondement de l’égalité de tous, primat de la foi en Dieu et du service à autrui, royauté des pauvres et des humbles. Dans ce sillon évangélique ont fleuri une foule de grands principes développés en lien avec les traditions grecque et juive et dont l’Occident s’est abreuvé pendant deux millénaires : l’affirmation de la raison ; l’affirmation des grands transcendants de la vérité, du bien et de la beauté ; l’affirmation d’un progrès se réalisant par et à travers l’histoire humaine.

En réalité, quand je parle de Dieu dans les alternatives que nous présente le pari de Dostoievski, la position de départ n’est pas tant celle de Dieu (à l’image du pari de Pascal) que celle du pari de la survie. Parler de Dieu n’est qu’une façon de fixer le point oméga qui justifie ultimement tout le parcours de l’existence individuelle dans une vie de l’âme ou de l’esprit dont la mort ne constitue par le terme définitif. Dans le bouddhisme, exception notable, la notion de Dieu n’est pas affirmée, mais cette voie spirituelle affirme néanmoins le destin cosmique d’une « âme », destin qui englobe plus que la seule vie présente. Miser sur Dieu est simplement une conséquence lointaine, et pas nécessairement inévitable, du pari de survie.

Or, tous ces grands axes qui traversent l’évolution de l’Occident ont connu des ratés majeurs et multiples (croisades, guerres de religion, inquisition, etc.). Mais à travers toutes ces douleurs, un enfantement était en cours : la venue au jour de la civilisation la plus originale et la plus dynamique de l’histoire. Réalisant, à l’époque des Lumières, une synthèse des plus précieux principes de son héritage chrétien, cette civilisation a livré les fruits qui au cours des deux derniers siècles ont inspiré la planète tout entière : démocratie, égalitarisme, individualisme, science, technologie, prospérité industrielle, féminisme, politiques sociales.

Mais il y a l’autre part du pari de Dostoievski, celle du « tout permis », une permissivité susceptible de mener au pire. Cette voie dans laquelle l’Occident est engagé est celle de la gageure de Nietzsche.

Ce penseur, qui a proclamé la mort de Dieu, a très bien compris tous les enjeux terribles du déicide qu’il constatait. Mais loin d’y résister, il les a embrassés et exaltés. Nietzsche a très bien compris la portée historique de l’intervention du Christ : avec ce dernier, une parole totalement inédite et inouïe se faisait entendre dans l’histoire humaine, une parole qui proclamait le souci du pauvre, de l’humble, du déshérité. Nietzscne a perçu avec acuité que surgissait soudain dans l’histoire une nouvelle figure : celle du faible. En contrepartie, il a prêché l’évangile des forts et des puissants. Oubliez toute la rhétorique de la transvaluation des valeurs et toute l’alchimie verbale qui tente de faire croire à l’avènement d’une nouvelle ère et d’un nouvel enchantement. Nietzsche a compris d’instinct qu’en abolissant Dieu et tout l’héritage chrétien on ne pouvait que retourner à l’idée maîtresse du monde païen : la force comme loi. La transvaluation des valeurs n’est que le rétablissement de l’ordre de priorités qui prévalaient dans les sociétés préchrétiennes, les sociétés des César et Genghis Khan de ce monde.

Or, ce monde de la force se déploie aujourd’hui avec une insistance croissante, et les formes dans lesquelles il s’exprime se multiplient. Il est particulièrement envahissant aux plans financier et économique, la logique du libre marché l’articulant avec une brutalité de plus en plus évidente. N’étant plus harnachées par les gouvernements, en fait ayant de plus en plus embrigadé les gouvernements, la finance internationale et les multinationales sont en train d’épuiser le capital économique et social des sociétés qui ont pourtant permis à ces mêmes entreprises de prospérer. En survalorisant l’hédonisme dominant et en aiguisant les impératifs de gratification instantanée, elles minent les valeurs et les vertus qui leur ont permis de croître au départ.

Au plan idéologique, de nouvelles figures du darwinisme et du néo-darwinisme ne cessent de vociférer, essayant de nous faire voir l’organisation humaine en termes de survie du mieux adapté, du plus rusé, du plus fort. Au plan social, les institutions perdent de plus en plus de crédibilité, notamment la sphère politique, et le monde criminel infiltre de plus en plus les réseaux légitimes. En Amérique du Sud, plusieurs pays, qu’il s’agisse de l’Argentine, de la Colombie, du San Salvador ou du Mexique, sont devenues des repères de banditisme et de corruption qui neutralisent toute action politique légitime. Nous sommes encore protégés en partie de cette avancée du banditisme, mais la prolifération du phénomène des gangs de rue, tant aux États-Unis qu’ici, annonce un avenir guère prometteur pour les deux grands pays de l’Amérique du Nord. Y a-t-il monde plus axé sur la force que celui de la criminalité ?

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Pari de Dostoïevski

Yan Barcelo, 19 juin 2011

J’ai traité dans les quelques chroniques précédentes de deux paris : celui, fameux, de Pascal, et celui que j’ai appelé le pari de survie. Ces deux paris opèrent en quelque sorte sur le modèle du « quitte ou double ». Dans le pari de Pascal, si je mise sur Dieu, j’ai un bien infini à gagner : la béatitude divine. Si je ne mise pas sur Dieu, je suis quitte : je me replie sur mes quelques jouissances terrestres en tâchant de m’épargner autant que faire se peut les souffrances qui sont aussi le lot de nos pérégrinations terrestres.

Dans le pari de survie, si je mise sur le parcours secret d’une âme en cette vie et après cette vie, j’ai tout avantage à sonder la conscience morale et à adopter des façons d’être et d’agir irréprochables, car des choix malveillants que je ferai maintenant peuvent porter à conséquence fort longtemps. Par ailleurs, si je ne mise pas sur un tel parcours, suis-je quitte ? Est-il suffisant et cohérent de penser que le parcours d’une vie, bouclé par une mort radicale et définitive, me laisse quitte ? Je fais ma petite affaire tant bien que mal, en tâchant de faire mieux que mal, et je veille à extraire de cette vie le plus de bons moments possibles en évitant, autant que faire se peut, les mauvais moments ? Suis-je quitte ?

Pas certain. Notre époque a fait le pari de non-Dieu et de la non-survie. Bien sûr, les préoccupations de Dieu et d’une après-vie ne sont pas, aujourd’hui, complètement effacées, mais elles ont définitivement été mises à la marge. Notre époque fait un autre pari, celui que le grand écrivain Fyodor Dostoïevski formule dans son roman Les frères Karamazov : « Si Dieu n’existe pas, alors tout est permis », dit un des personnages principaux. Dostoïevski ne le précise pas, mais on peut soupçonner que lorsqu’il dit « tout est permis », il veut surtout dire que « le pire est permis ». Et je vais aller plus loin que Dostoïevski : si Dieu n’existe pas, il ne peut que nous rester le pire, de plus en plus.

Bien sûr, notre époque n’en croit rien. Nous croyons que, devant les grandes alternatives métaphysiques que nous proposent les paris de Dieu et de l’après-vie, faire l’évacuation de Dieu et de l’après-vie nous laisse quitte. Il suffit d’effacer ces grandes illusions qui ont tenu l’humanité en sujétion pendant des millénaires et voilà, nous gagnons la Terre, nous tombons dans le programme du philosophe Nietzsche de la transvaluation des valeurs, par-delà le bien et le mal. En fait, nous renversons les termes des paris de Pascal et de l’après-vie. Avec ces paris métaphysiques, nous perdions tout et nous ne le savions pas. En oubliant ces chimères, nous gagnons tout : le sens de l’unicité absolue de cette vie individuelle abolie dans l’éternel recommencement de la Vie.

En réalité, nous oublions combien le programme nietzschéen qui inaugure notre ère postmoderne tient à une vision hautement mystique, qui est aussi exigeante finalement que n’importe quelle ascèse d’un sage hindou ou d’un saint chrétien. Dans une grande mesure, elle est d’une même nature. Mais notre tiédeur nous le fait oublier, commodément.

Bien sûr, nous tenons encore à la morale. Il le faut bien. Sinon, ce serait le bordel, n’est-ce pas ? Mais cette morale est « humaniste », elle est le fruit d’un acte de raison convenu entre nous tous, les humains de bonne volonté. Elle est la mesure de l’homme, mesure de toutes choses. C’est pourquoi, on préfère évidemment parler d’éthique : le code moral semble ainsi délesté des vieilles contraintes et strangulations de la « morale » d’antan. Nous jugeons qu’il suffit de nous rallier autour de quelques valeurs communes engoncées dans des chartes constitutionnelles et des déclarations de droits et libertés : égalité, démocratie, individualisme, universalité. Il n’y a plus de bien ou de mal, il n’y a que ce qui est sain ou malade. Il n’y a plus de justice divine secrète et mystérieuse, il n’y a que le droit, les tribunaux, la poursuite et la défense. Il n’y a plus de communauté spirituelle qui unit les êtres dans des obligations et devoirs dictés par une loi naturelle et un ordre divin, il n’y a que des contrats et des ententes consentis entre des individus libres et autonomes.

Laissez faire que dans ce « monde », sur cette « Terre » encapsulée sur elle-même, 90% des crimes les plus malveillants n’atteignent jamais la « lumière » des tribunaux. Laissez faire que les puissants et les riches sont plus égaux que les autres et ont accès plus facilement à la « justice ». Non, notre credo éthique, hérité du siècle des Lumières, nous mène à croire qu’il s’agit tout au plus de quelques difficultés de parcours, de quelques blocages politiques ou administratifs qu’il suffit de surmonter et d’aplanir entre nous au cours des prochaines années, des prochains siècles, des prochains millénaires. À la rigueur, si quelques-uns s’impatientent, on peut soupçonner qu’ils auront recours, comme ce fut déjà le cas, aux armes de la terreur et des goulags pour forcer le consentement de tous aux béatitudes du grand avènement démocratique…

Or, il est paradoxal que cet idéal d’humanisme qui anime les classes intellectuelles, surtout du côté des agnostiques et des athées, est issu de notre héritage chrétien commun. Les penseurs à l’époque des Lumières (Montesquieu, Voltaire, Diderot, Rousseau) ont en quelque sorte extrait la substantifique moelle de cet héritage et l’ont laïcisé. On a conservé les valeurs précieuses des droits, de la raison, de l’égalité, de l’individu, et on les a mises en éprouvette, bien à l’abri de la terre fondatrice de la foi chrétienne dans lesquelles elles s’enracinaient. On a séparé le bon grain de l’ivraie. Croit-on.

Et maintenant, on vit dans l’attente que le meilleur advienne comme conséquence inéluctable de cette fine distillation des valeurs humanistes. Mais on se leurre. En isolant les valeurs humanistes de leur terre nourricière chrétienne, on les a condamnées à faner et à s’assécher. Devant les grands principes de justice, d’égalité et de vérité acquis par la triple avancée du judéo-gréco-christianisme, la synthèse de ce triple héritage s’étant opérée dans le creuset chrétien, se dresse maintenant le grand principe pré-chrétien et maître du monde avant l’avènement du Christ, un principe dont Nietzsche a été le chantre : celui de la force. Sur la base de ce principe, la vérité est celle du plus fort, l’égalité est dissoute et la justice n’est plus qu’un pugilat entre puissants. Chevauchant ce principe, le pire est à venir. Il est déjà en chemin depuis plus d’un siècle. Il prend tout particulièrement la forme de trois grandes religions contemporaines : l’hédonisme triomphant, la totale marchandisation des choses et des personnes dans la logique du libre marché globalisé où le principe de plaisir est instrumentalisé, et le matérialisme scientiste.

C’est sur la logique de ces trois grands rouleaux compresseurs idéologiques que j’élaborerai dans ma prochaine chronique.

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Pari de Pascal, pari de survie – 2

Yan Barcelo, 12 juin 2011

Certains ont objecté au pari de Pascal en soutenant qu’il s’agit d’un « pari d’hypocrites ». On croit en Dieu non pas par conviction spirituelle, mais pour se donner une assurance « au cas où… ». « Si Dieu existe, pourquoi ne préférerait-il pas une foi sincère et désintéressée, voire pas de foi du tout, plutôt qu’une foi intéressée, demande l’auteur anonyme du site athéisme.fr. Dans ce cas, poursuit-il, celui qui suit le pari de Pascal pourrait tout perdre, et la vie terrestre et la béatitude. »

Une telle objection est habile et n’est pas sans intérêt, même si elle origine d’une intelligence quelque peu adolescente des choses spirituelles, comme de toutes les choses humaines, d’ailleurs. Le pari de Pascal opère-t-il comme l’achat d’une assurance tous risques face à Dieu ? Chez certains, peut-être. Plusieurs sont pusillanimes et approximatifs autant dans leurs choix spirituels que dans leurs choix de vêtements. Ce n’était certainement pas le cas de Pascal, un être vaste et entier si jamais il en fut.

Mais même chez cet être si distingué et distinctif, on peut très bien croire qu’il n’était pas sans appréhension face à l’infini de Dieu, d’une part, et d’autre part face à son sens aigu d’une nature humaine carencée et éminemment faillible. Il y toute une part invisible que le pari de Pascal ne nous dit pas de Pascal. Certes, d’un côté, il était engagé passionnément dans une quête de la béatitude éternelle, mais c’est parce que, d’autre part, il était sans doute profondément déçu des poursuites et passions de ce monde qui n’apportent aucune réponse satisfaisante et durable à notre appétit d’absolu. Pas de pusillanimité ici, seulement un engagement entier dans la quête d’un absolu qui, on l’espère, ne peut nous décevoir.

Y aurait-il une part de pusillanimité dans le choix de Pascal ? Peut-être, et puis après. Ne serait-ce pas demander à Pascal un niveau de certitude qui n’est donné qu’aux être très forts, ou très fanatiques. D’ailleurs, n’importe quel athée sera forcé de reconnaître, s’il a un minimum d’honnêteté intellectuelle, que toute transgression à son code « librement choisi » pourrait susciter chez lui des mouvements d’appréhension et d’angoisse intérieure. Ne dit-on pas, avec justesse, que « la crainte est le début de la sagesse » ?

Mais si le pari de Pascal prête le flanc à l’objection d’hypocrisie, il en va autrement du pari reformulé que je mets de l’avant, qu’on pourrait appeler le « pari de la survie ». Car ce pari s’ancre dans une part beaucoup plus accessible de la réalité humaine, la part de conscience morale. Nous n’avons pas nécessairement un organe de Dieu, mais nous avons certainement un organe de la morale. Et à cet organe se pose nombre de problèmes.

D’abord, celui de la transgression du code éthique. Car on peut bien sûr avoir un code d’éthique convenu d’avance et relativement élastique, mais qu’advient-il quand une transgression nous amène au-delà de ses frontières, aussi élastiques soient-elles ? Qu’advient-il quand on passe de la faute éthique, somme toute bénigne, à la transgression immorale pure et simple ? Qu’advient-il quand un Dominique Strauss-Kahn, par exemple, se paye une transgression de trop et agresse sexuellement une petite employée dans une chambre d’hôtel. A-t-il des regrets ? Et comment ! Son geste lui fait perdre son poste à la tête d’une des organisations internationales les plus puissantes et compromet sérieusement sa candidature à la présidence de la France. Mais les regrets n’ont rien à voir avec l’éthique ou la morale. La question est de savoir si Strauss-Kahn a des remords, si son geste lui répugne à lui-même.

Supposons que ce serait le cas – ce dont Stauss-Kahn ne donne aucun signe. D’où vient ce remords ? Est-il simplement une réaction morbide à un conditionnement arbitraire – où est-il une réaction saine à un code moral inhérent à la nature humaine ? Si on croit, comme le font sans doute nombre d’athées et agnostiques, que le code moral humain est intégré à ce que nous sommes, et non pas greffé par conditionnement, alors surgit la question très légitime : d’où vient ce code ? Est-il seulement « humain » ? Mais si nous ne l’avons pas fabriqué, alors d’où vient-il ?

Un geste comme celui de Strauss-Kahn soulève une autre question tout aussi fondamentale : celle de la justice. Si le geste répréhensible d’un Strauss-Kahn n’avait jamais été rapporté à la justice humaine, alors y a-t-il raison de croire à quelle que justice que ce soit ? Combien de violeurs ne sont jamais saisis par la justice ? Combien d’ablations et de violences ne sont-elles menées à l’endroit de victimes abasourdies dans une intention parfaitement malveillante de médisance, et pourtant ne sont jamais révélées à la lumière du jour ? Et combien de pauvres bougres voient leurs vies brisées et ruinées par l’exploitation débridée de quelques oligarques impénitents ? Ces méfaits, ces crimes – et ils sont légion – ne surgissent jamais à la lumière de la justice humaine et demeurent impunis. On sait combien la justice humaine est limitée, quand elle n’est pas tout simplement corrompue. N’y a-t-il donc aucune justice ? Aucune ?

De deux choses l’une : ou on fait l’hypothèse qu’il n’y en a pas, à la rigueur qu’il y en aura peut-être une dans un futur totalement indéterminé et indéfiniment repoussé quand l’humanité accédera au grand jour de la parfaite démocratie (une utopie exigeant un acte de foi aussi débridé que n’importe quelle quête de Dieu) ; ou on fait l’hypothèse qu’il y en a une, mais qu’elle est d’ordre « cosmique », ou « karmique » ou « divin », qu’elle fonctionne secrètement dans le cours même de cette vie, mais qu’elle opère aussi au-delà du cours de cette vie, dans une… après-vie.

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Pari de Pascal, pari de survie

Yan Barcelo, 5 juin 2011

La question théologique de « Qui est Dieu ? » est tout simplement trop large pour emporter l’assentiment aujourd’hui. Ou, plus exactement, demander de faire le passage à Dieu impose un trop grand saut qui relève d’une intuition trop particulière. Pour être valable aujourd’hui, le pari de Pascal devrait se poser en termes d’une question préliminaire, plus accessible pour la plupart à une intuition intime. Cette question, la voici : y a-t-il quelque chose qui survit après la mort physique, une « âme » en quelque sorte, qui est appelée à vivre un destin « cosmique » au-delà du temps de vie du corps physique ? Ou la mort physique est-elle radicale ? Après elle, il n’y a rien, rien du tout.

Devant une telle hypothèse, certains vont sans doute mettre de l’avant l’exception du bouddhisme, disant que celui-ci récuse la notion de « l’âme » individuelle. Mais il importe de faire la distinction entre les dogmes et théories et la réalité pratique. Dans les faits, puisqu’ils souscrivent à la notion de cycle des naissances, il y a pour les bouddhistes « quelque chose » qui subsiste après la mort. Ce n’est pas une substance, une âme, mais plutôt un agglutinement de nœuds karmiques, de persistances passionnelles, comme autant de lamelles d’oignons enveloppées autour de… rien. Mais cet « oignon karmique », par une alchimie quelconque, se transporte dans une nouvelle incarnation et poursuit son chemin de purification. Bref, puisque ça marche comme une âme et que ça caquète comme une âme, concluons que c’est une « âme », ou à peu près.

Mais au bout du compte, tant le bouddhisme que le christianisme, l’hindouisme et l’islam soutiennent que les choses ne s’arrêtent pas après la mort. C’est le premier acte de foi de toutes les traditions religieuses et spirituelles : la survie dans un « au-delà » de la vie. Une fois ce premier credo posé, il reste à voir comment on remplira ce territoire infini de l’après-vie. Le christianisme et l’islam n’adhèrent pas à l’hypothèse des réincarnations : la purification de l’âme se poursuit dans les après-mondes impliquant différents niveaux de purgatoire ou d’enfer en vue d’une accession à différents niveaux de paradis. Il y a bien sûr dans ces grands courants nombres de variations. Par exemple, chez les Témoins de Jéhovah, la mort physique est définitive, mais ce n’est pas tout à fait la mort ; il s’agit plutôt d’un long sommeil dans la « mémoire de Dieu » jusqu’à la fin des temps où, au moment du jugement dernier, tant les justes que les injustes connaîtront la résurrection dans la chair. Les injustes auront un sursis pour reconnaître Jéhovah et, s’ils ne se « convertissent » pas, ils mourront définitivement.

L’hindouisme et le bouddhisme ont un paysage d’après-vie plus complexe : on peut continuer sa vie dans différents niveaux d’enfer ou de paradis, et on peut y poursuivre son existence en tant que démon, ou fantôme ou divinité, mais on est toujours susceptible de changer de niveau quand on a épuisé les charges karmiques négatives ou positives qui nous on valu une station particulière. On peut également se réincarner en souris, en papillon ou, si on est très-très chanceux, en humain. La station humaine est extraordinairement privilégiée parce que, tout en étant très éprouvante, elle permet d’exercer un maximum de liberté face au choix entre bien et mal. Surtout, elle est un passage privilégié pour accéder au but ultime : la libération finale, la sortie du cycle des vies-et-naissances, et l’accession définitive au nirvana ou au royaume éternel.

Dieu ou pas, toutes les traditions religieuses s’entendent sur une chose : la mort n’est pas une interruption définitive de cette vie ; elle est un passage vers d’autres formes d’existence qui sont une réponse aux tribulations que nous avons connues dans cette vie : un châtiment si nous avons mal vécu, avec le plus souvent une possibilité de rachat ; une récompense avec, dans certains cas, possibilité de retomber vers des niveaux inférieurs.

Or, le pari pascalien reformulé dans le sens d’une survie quelconque après la mort est une question plus prégnante, susceptible d’ébranler les positions du matérialisme, de l’athéisme et de l’agnosticisme. Car la figure de Dieu a peut-être la possibilité de faire vibrer certains recoins obscurs de l’âme athée la plus endurcie, mais pas autant, je crois, que la question de la survie. Pourquoi ? Pour deux raisons. La première tient au goût de l’immortalité qui est fortement ancré en chacun de nous et dont on peut constater l’action dans une foule de poursuites humaines : recherche de la gloire politique, artistique ou intellectuelle ; désir de progéniture ; besoin de se réaliser dans une œuvre ou un travail qui nous survive. Malheureusement, tous ces modes d’immortalisation sont illusoires et si quelque chose survit, ce n’est pas nous-mêmes, mais seulement un monument à notre narcissisme. Pour la très-très grande majorité des humains, strictement plus personne ne se souviendra de nous 25 ans après notre mort. Et les quelques rares poilus qui se souviendront le feront plus probablement pour toutes les mauvaises raisons.

L’autre raison tient à la pérennité en nous de la conscience morale, une présence souvent inconfortable. Certes, on peut objecter comme le font les relativistes de tout acabit que la conscience morale n’a aucune légitimité inhérente et n’est que le fruit d’un conditionnement social. Changez le conditionnement et la conscience va changer avec lui. Ou encore, les tenants de la sociobiologie vont nous dire que la conscience morale obéit à la présence d’un gène de la moralité. Elle est donc innée. Mais, quoi, les gènes peuvent faire l’objet d’une thérapie, n’est-ce pas ? Ils se changent ou… se guérissent.

Mais en dépit de ces objections, il reste que la conscience morale subsiste. Elle est toujours aux aguets et nous incite, surtout dans les dernières années de notre vie, à interroger quelques gestes que nous avons posés. N’aurais-je pas pu me forcer un peu et ne pas divorcer de ma femme ? Ai-je bien fait de pousser ma fille vers l’avortement ? Qui va me pardonner d’avoir médit de cette collaboratrice et d’avoir causé son congédiement ? Des questions comme celles-là ne sont pas tonitruantes, mais elles ont le don de susurrer à notre esprit avec la douce intoxication d’un poison.

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