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Retour sur les leçons de vie d’un grand économiste hélas disparu

En lisant le billet d’hier, cela m’a rappelé quelque chose que j’avais écrit lors du décès de Kenneth Galbraith en avril 2006. Exceptionnellement, je vais reprendre aujourd’hui, ici, ce billet. Loin de moi l’idée de contredire mon collègue, bien au contraire, mais plutôt d’ajouter à ses propos une dimension trop souvent occultée par les gourous de tout acabit : au-delà de la liberté de s’enrichir, la vraie question demeure celle de la répartition du pouvoir. «Toute la vie intellectuelle de John Kenneth Galbraith aura été consacrée à vouloir mettre l’économie au service de l’homme, et non le contraire. Il se sera éteint sans voir son rêve se réaliser. Pire, la vision réductrice de l’économie qu’il a combattue et dénoncée jusque dans les dernières années de sa vie est plus que jamais triomphante », avais-je écrit en 2006. On voit maintenant l’envers du miroir déformant qui nous a fait prendre pour liberté ce qui était enchaînement à une logique inhumaine.

Il n’y a pas que l’argent qui compte dans l’analyse de l’économie, rappelait Galbraith dans une entrevue accordée à Harry Kreisler en 1986 (Conversation with John Kenneth Galbraith). Trop souvent on oublie le rôle du pouvoir dans les choix économiques.

N’en déplaise aux orthodoxes du marché comme grand ajusteur de l’économie, au moins la moitié de toute l’économie [mondiale, ais-je besoin de préciser] est planifiée par les grandes corporations qui dominent le marché.

The modern corporation has extensive control over its prices and its costs, and, even its ability to control (or at least influence) the tastes of its customer. They even have substantial influence over the sources of their supplies. And even major control over finance and their ability to attract credit.

Richard Lichty. Lecture from John K. Galbraith, « Power and the Useful Economist » (note pour le cours Radical Economics).

Un des piliers de la théorie économique dite néoclassique veut que seule la recherche du profit motive les décisions prises par ces «agents économiques» que sont les grandes corporations.

Il y a quelque chose de totalement absurde à prétendre que d’un côté les gouvernements peuvent prendre des décisions «politiques» nuisibles au Technorati économique, mais que de l’autre les grandes corporations prennent des décisions «purement économiques» bénéfiques en soi.

Il y a quelque chose d’encore plus absurde à ne pas reconnaître l’influence énorme des grandes corporations sur les mêmes décisions «politiques» des gouvernements qui curieusement leurs sont favorables.

Les grandes corporations ont des problèmes temporaires qui les empêchent de réaliser des profits, voire qui pourraient signifier à terme la faillite? Qu’à cela ne tienne. Les États volent à leur secours. Même l’ Technorati internationale au développement est, en fait, une aide aux grandes corporations qui étendent leur influence dans le monde.

Dans son dernier ouvrage, Galbraith s’en prend à la «novlangue» des économistes et idéologues de tout crin qui ont rebaptisé «économie de marché» ce qui est en fait «capitalisme».

Galbraith dénonce aussi l’incroyable pouvoir des actuels dirigeants des grandes corporations. Aux États-Unis, ce pouvoir est doublé d’une interpénétration incestueuse entre l’administration publique et ces puissantes administrations privées qu’elles sont devenues.

Toute sa vie, Galbraith aura dénoncé ces «mensonges de l’économie» qui font croire que la consommation est l’arme absolue des individus contre les abus de pouvoir des grandes entreprises qui faussent le jeu en leur faveur.

À son honneur, il pourra revendiquer de ne pas faire parti du panthéon de ces gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles.

Au moins n’aura-t-il pas vendu son âme d’économiste pour un plat de mathématiques.

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Classé dans Actualité, Michel Monette